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L’oeuvre
- « FEMME NOIRE » DE L. S. SENGHOR : de la poésie charnelle à l’expression de l’universel.


Ethiopiques n°69.
Hommage à L. S. Senghor
2ème semestre 2002

Auteur : Saïd BEN SLIMANE [1]

« Femme noire » [2] est sans aucun doute le poème le plus connu - pour ne pas dire le plus médiatisé - de Léopold Sédar Senghor. Non seulement parce qu’il rend hommage à la femme noire, à sa beauté et à sa sensualité mais aussi et surtout parce qu’il exprime la pensée profonde de Senghor, sa vision de l’Afrique et de sa culture par rapport à l’universel. C’est pourquoi nous nous intéresserons, en premier lieu, à l’articulation générale du poème et à son contenu. Puis, nous aborderons la technique poétique senghorienne, pour nous intéresser, enfin, à la portée ultime de l’œuvre.

1. ARTICULATION DU POEME

Le poème aurait été vraisemblablement composé entre 1934 et 1937. Publié pour la première fois en 1944, dans la revue L’Etudiant Noir de la France d’Outre-mer (publication à laquelle notre auteur prend une part active), « Femme noire » fait partie du recueil Chants d’ombre, dont Seuil publie l’intégralité en 1945. Faut-il rappeler qu’à l’époque Senghor poursuivait des études universitaires en France, préparant une licence ès Lettres ; qu’en 1940, il a été fait prisonnier de guerre par l’armée allemande ; qu’enfin, il publiait à la même époque poèmes et articles (tous consacrés à la culture et la civilisation africaines) dans des périodiques qui traitent des réalités négro-africaines.

« Femme noire » est composé de trois strophes et d’un envoi final car il est construit comme une ballade. A la seule différence que l’envoi final n’est pas directement dédié au prince - comme dans la tradition troubadour- mais à un même destinataire ou, plutôt, une destinatrice. Lilyan Kesteloot [3] explique ce qu’elle appelle « la splendeur du poème par le rythme que l’on peut rapprocher des chants sérères ». On peut se risquer à l’analyser comme le fait le critique Simon Bakoum : 2+2, 9+7, 6+10 etc., en remarquant la prédominance des vers pairs ». Il est fort possible que notre poème se rapproche des chants de l’ethnie Sérère - dont est issu l’auteur. Le poète a toujours insisté sur l’africanité du rythme qui parcourt ses poèmes. Il a même recommandé un accompagnement musical typiquement sénégalais d’une partie de son œuvre (cf. « Que m’accompagnent koras et balafons »). Toujours est-il que « Femme noire » est strictement agencé : cinq vers + cinq vers + cinq vers + trois vers. Avec, bien sûr, une nette prédominance des vers pairs (sept sur un total de dix).


2. QUELLE(S) FEMME(S) ?

Le titre même est un indice capital : « Femme noire » et non pas LA ou même UNE femme noire, comme si Senghor s’adressait à une femme générique, à l’africaine prise ou considérée comme un absolu. Le fait même qu’il puisse, avec tant de chaleur et d’ardeur, vanter la beauté de cette femme et de son charme pourrait être, selon certains critiques, un rappel fougueux d’une aventure amoureuse passée. Cela se peut. Il n’y a rien, toutefois, qui l’indique spécifiquement dans le texte. Ici, c’est d’un absolu dont il est question et qu’il faut déchiffrer - élément par élément : couleur, forme, contours, grâce, finesse, sensualité etc. Le premier vers « Femme nue, femme noire » est un refrain qui ouvre pratiquement chaque strophe, comme un emblème. L’intention du poète est manifeste : « Femme nue, femme noire » et non pas « Femme noire, femme nue », l’inversion (par rapport au titre) exprime la volonté de l’écrivain de partir à la connaissance de l’objet de la quête et de le saisir à l’état pur- sans artifices ni robes et pas davantage de couleurs. « Femme nue » est à saisir comme un sorte d’absolu esthétique. La nudité est prise comme un canon de beauté, de perfection. Plus que les statues grecques (le futur Immortel en habit vert a fait ses humanités), notre auteur privilégierait-il à la Vénus de Milo les fameuses statuettes africaines faites en bois d’ébène.
Il veut saisir la beauté à l’état pur : « Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ». La couleur externe se substitue à l’ornement, à l’artifice (l’habit). C’est une promesse d’un dénuement autre que celui, naturel, charnel, de la femme amazone. Une créature énigmatique dont il s’agit de rendre perceptible la complexe composition. Le poète se fait regard afin de reconstituer les éléments de l’énigme. L’accumulation des analogies n’arrive pas à épuiser la totalité de cet être. Aussi se doit-il de reprendre, un par un, les fragments de l’Etre : « Ta couleur, Ta forme, Ton ombre, Tes mains, Ta beauté » (strophe 1) ; « Ta voix » (strophe 2) ; « Ta peau, Ta chevelure, Ta peau, Tes yeux » (strophe 3) ; « Ta beauté » (strophe 4) ; puis, il se doit de rechercher des correspondances, un peu à la manière des poètes courtois de la tradition arabe.

3. DE VENUS A LA BIBLE

Si les trois premiers vers nous font admettre l’aspect naturel de la nudité de la Femme noire, ceux qui suivent vont la sanctifier, « le poète se plaçant dans le rôle biblique de Moïse (Deutéronome 34) ou de ses envoyés (nombre13) découvrant la Terre promise du haut de la montagne aride, au sortir du désert (Haut col calciné) ». Nous passons du registre païen, antique (Nudité, les statues grecques) à un registre monothéiste, biblique. Comme pour ôter à cette nudité la charge de péché séculaire et la faire admettre comme une beauté sacrée. Senghor nous transpose de l’univers historique - L’Antiquité (l’image de l’aigle est-elle un clin d’œil au mythe de Sisyphe ? Nous sommes tentés de le croire) - à l’univers mosaïque. Terre promise, lait, miel, grenades et figues. L’admirateur se charge toutefois de priver son invocation de tout caractère de rêve ou de tout souvenir-refuge (l’anecdote, dirons-nous) : « Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi ». C’est-à-dire dans la parfaite clarté de la conscience et loin de tout souvenir. L’image de la terre glisse imperceptiblement vers une émotion plus sensuelle, certes, mais toujours biblique : Bouche, frémissement, caresses etc. Une sensualité qui a acquis un caractère sacré (cf. strophe 1) mais qui annonce un autre registre biblique : le Cantique des Cantiques. Le poète « quitte Moïse devant la Terre promise pour rejoindre l’auteur du Cantique des Cantiques et ses chants dédiés à celle qui a dit d’elle-même : « Je suis noire, mais je suis belle ». « Allons plus loin : la créature, majestueuse et sensuelle à laquelle s’adresse Senghor, dit : « Je suis belle PARCE QUE noire ».


4. MASQUE ET BEAUTE

Car enfin, nous passons de la voix grave des délices et du chant spirituel de l’aimée à un inventaire plus africanisé du Cantique : Vents d’est (L’Harmattan, si redouté en Afrique de l’ouest car porteur de sécheresse), tam tam, savane, flancs de l’athlète, princes du Mali (allusion à la cour du prince Kankan Moussa qui, au XIVe siècle, a ébloui les pèlerins à la Mecque..) etc.. Exit l’Antiquité, la Terre promise, nous sommes bel et bien en cette terre d’Afrique, terre natale du poète, Terra mater et lieu du plaisir à l’état pur, sans médiateurs. Terre de sensualité, porteuse de message (« Bouche qui fait lyrique ma bouche »). Comme si l’évocation de la femme et celle de l’Afrique ne font qu’une. Une fusion de deux êtres s’opère à la faveur d’une étreinte, d’une union sensuelle et amoureuse. De là naît le Verbe, révélation de l’âme. La voix de Senghor finit par dévoiler une angoisse jusqu-là tue :

« A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux »

Cette beauté qui foudroie (strophe 1), « le poète la rejoint : c’est en elle, c’est par elle qu’il ressent et son amour et la souffrance de l’exil, cette nuit d’Afrique, si présente en son cœur, est émotion amoureuse, intense recherche de sentir - posséder, supprimer les distances de ses rêves » [4]. Plus encore, il nous semble que, pour mieux dévoiler son angoisse, il recourt à une opposition subtile entre l’ombre et les soleils. A l’approche de cette créature merveilleuse, l’homme est délivré de ses angoisses métaphysiques. Cette beauté est une délivrance, une voie vers le salut, le calme. Est-ce l’étudiant sénégalais en mal d’Afrique et qui a du mal à surmonter le spleen des nuits parisiennes ? Pourquoi pas ?
Mais comme toujours, notre poète évacue le côté anecdotique pour reprendre son envolée lyrique : l’envoi final s’adresse non pas à un prince - comme dans la tradition des troubadours et, bien avant eux, des poètes arabes (dont l’auteur reconnaît, par ailleurs, l’influence) mais à une princesse qui tient du sphinx (« réduise en cendre...nourrir...vie »). C’est assurément une évocation de la beauté « africaine »-Art ?- comme elle apparaît dans sa manifestation première : le masque. Comme si Senghor voulait immortaliser cette beauté qui a échappé au sculpteur grec et aux personnages de la Bible.
La référence au masque ne doit pas leurrer : l’apport de l’Afrique à l’art universel s’est, pour le moins, illustré à travers les masques. Alors de la statue dés-héllénisée puis africanisée, l’auteur nous convie à une perception plus « authentique » de cette Femme-Afrique.

5. LE CORPS DE l’ECRITURE

Nous serons moins expéditif que L. Kesteloot qui voit dans cet envoi final « une réflexion philosophique assez banale mais universelle, qui pourrait servir d’inscription sur le socle de la gracieuse statue d’ébène que le poète a sculptée avec ses mots ». Pas plus que nous ne voyons, dans ce poème, le simple souvenir d’enfant/d’amant, avec tout ce que cela a de furtif, d’éphémère et d’instinctif.
Il nous faut, d’abord, faire un bref inventaire de cette poésie du corps qu’est l’écriture senghorienne. Le corps de la femme, la fertilité même, est loin d’être, uniquement, physique. C’est un médiateur entre le sacré et le profane, entre le divin et l’animal. Lèvres, cuisses, reins, bouche, cheveux, hanches suggèrent et appellent à la Connaissance (de la nature, du Créateur suprême - mot senghorien par excellence).
Dans son excellente étude de l’écriture senghorienne, J. Nespoulous-Neuville relève que « le corps s’impose comme une puissance qui mobilise les sens et ouvre la voie à une communion intime et ample entre ce que le poète désigne et ce qu’il ressent ». Le poète multiplie, à profusion, quantités d’images qui connotent l’intimité ou sa recherche sensuelle. Comme si le corps (féminin) devenait le langage des langages, exprimant, tout à la fois, amour, connaissance, désir de créer (pro-créer ?) : « il évoque toutes les composantes de la force vitale, de sorte que la femme nous paraît être l’idéogramme favori de Senghor pour signifier sa quête initiatique ». Comme si, de la femme à la Création/création, il n’y avait qu’un mot - en fait, un médiateur : le poème. L’œuvre.


6. CORRESPONDANCES

Nous avons employé à dessein le mot « correspondance ». L’auteur des « Correspondances », Charles Baudelaire, n’est pas un inconnu pour notre poète. En 1932, l’étudiant sénégalais avait présenté un mémoire de D.E.S. sur l’exotisme dans l’œuvre de Baudelaire. Notre poème n’est pas sans rappeler certains poèmes du Français : « Les bijoux », bien sûr, mais aussi et surtout « Hymne à la beauté » :

« Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme... »
« Tu tiens dans ton œil le couchant et l’aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l’enfant courageux »
 [5].

A l’instar de Baudelaire, notre poète associe - sans les réduire -Femme/Beauté à la création (poétique s’entend). Où il s’agit de libérer les sens, de simuler leur puissance participative, de les enivrer, de faire surgir - dans un même foisonnement - émotion et correspondances. L’œuvre idéale ? La connaissance par les sens ! L’association subtile entre femme et beauté, entre expression et émotion.
Senghor innove quand il associe plusieurs langages, plusieurs rythmes, plusieurs désirs en un seul. Le désir - qui est à la naissance de l’œuvre - prend des formes multiples dans le poème senghorien. La femme-beauté participe - si elle ne l’engendre pas - de la quête initiatique : « C’est ainsi que Senghor puise aux sources émerveillantes de la féminité - de ce corps qu’il voit - entend comme un langage aux mille voix - pour exprimer son amour de l’Afrique, son culte de la Négritude, sa quête initiatique [6] ». N’est-ce pas là le langage des langages signalé ci-dessus ?

CONCLUSION

« Femme noire » est un poème-manifeste. En effet, on retrouve cet amour senghorien - sensuel ? - pour la terre d’Afrique. Terra mater, femme par ses attributs, mère par vocation. Rythme qui fait s’entrelacer émotion et sensation. Mille pamphlets incendiaires ne sauraient égaler cet hymne au continent noir, à ses valeurs. A la femme (oui) : « Les noirs ont un culte tout particulier, fait de respect et d’amour, de désir et d’adoration, pour la FEMME NOIRE, qui symbolise la négritude. Car la femme et, plus que l’homme, sensible aux courants mystérieux de la vie et du cosmos, plus perméable à la joie et à la douleur » [7]. Plus encore, Senghor fait allusion à des personnages historiques qui ont marqué leur époque et dont le destin fut exceptionnel.
Il faut, pour cela, se reporter aux confidences faites par le poète à l’homme de Lettres tunisien Mohamed Aziza, confidences recueillies dans un ouvrage intitulé Poésie de l’action : « Moïse avait épousé une Kouchite, une négresse, et, dit la Bible, Myriam, la sœur de Moïse, se fâcha, et Dieu lui envoya la lèpre, et, « Myriam devint blanche comme la lèpre ». Vous avez, également et surtout, que si Salomon n’épousa pas la Reine de Saba, il fut lié d’amour avec elle. Enfin, Mohamed El-Habib, émir de Trarza, en Mauritanie, épousa Diembeutt Mbodj, reine du Walo [8] ». A travers ces trois exemples - et surtout le premier, Senghor a voulu célébrer - en même temps - le métissage culturel et biologique entre le monde nègre et le monde sémitique (arabe et juif). Plus encore, la femme-référence devient la femme-symbole : « J’ai voulu en même temps que la Reine de Saba symbolisât l’Afrique noire, l’Amour et la Poésie ». On ne peut être plus significatif sur la triple destinée de cette femme chantée, désiré, décrit dans tous les registres.
On ne saurait, à ce titre, limiter la geste senghorienne à un simple message d’amour. « Femme noire » - plus que tout autre poème - révèle l’intention du poète. L’image subtile du sphinx - image qu’il donne dans l’envoi final - est à retenir car elle signale une expression poétique d’un acte de foi propre à l’homme de Lettres tout aussi bien qu’à l’homme d’Etat. Pour Senghor, il s’agit, d’abord, de reconnaître les valeurs de l’Afrique, de glorifier sa culture (d’où le culte de la Négritude). Puis de mourir pur, en quelque sorte, renaître autrement. C’est, sans aucun doute, un appel au métissage universel - dont le poète s’est fait, depuis bien longtemps, l’apôtre. Du Nègre au Métis à l’Universel. L’image (végétale) qu’il en donne, nous la retrouvons dans ses essais sur cette question de l’universalité : « Il plonge, par ses racines, dans l’humidité de la tradition, tandis que sa tête respire, dans le soleil, l’air du monde contemporain, tel un palmier ». Alors quoi de plus normal, pour lui, africain par la naissance, francophone par l’Histoire mais universel par vocation, quoi de plus normal, donc, que de faire vivre, dans son œuvre, les tourments mais aussi les joies de cette quête initiatique. Certes, le poème ne manque pas de sensualité, loin s’en faut. Mais cette mise à contribution des sens (c’est, selon notre académicien, la touche africaine par excellence - sa signature) n’a de sens que si elle révèle la fusion avec l’Autre. Cette Femme, cette Afrique, cet Univers. Ce réceptacle de la création, du verbe et du signe. L’autre, cet émoi. L’Autre, ce moi. Tel est, nous semble-t-il, la portée ultime du verbe senghorien.