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2. Philosophie
- DE LA MONDIALISATION DES CULTURES COMME UNE OPPORTUNITE POUR LES CULTURES AFRICAINES


Ethiopiques n°74.
Littérature, philosophie et art 1er semestre 2005.
Altérité et diversité culturelle

Auteur : G. A. David Musa SORO [1]

Si certains intellectuels et/ou pères des indépendances des Etats africains avaient autrefois manifesté leur volonté d’engagement dans le processus d’une mondialisation à l’africaine, volonté qu’ils avaient véhiculée à travers le vœu d’une Afrique unie, d’une Afrique du donner et du recevoir, d’une Afrique économiquement fédéralisée [2], la mondialisation, nouvel emblème du néolibéralisme, a fait déchanter une frange importante de leurs postérités. Aujourd’hui, le terme « mondialisation » possède une forte charge émotive. Ils sont nombreux les intellectuels africains qui soupçonnent une duperie sous-jacente à sa rhétorique. Et pour cause, pensent-ils, la réciprocité qu’elle prétend instaurer entre les cultures n’est qu’un simple mirage. Il s’agit, pour eux, pour reprendre les mots de Benjamin Barber, « d’un processus au travers duquel, tel un python qui avale un lièvre, la culture la plus forte ingurgite celle qui l’est moins [3] ».
Mais, faut-il réduire la mondialisation des cultures à ce seul rapport des forces ? S’il est vrai que, dans une telle perspective, le rapport des forces est de loin défavorable à l’Afrique, « la mondialisation comprise comme résultante du processus long et complexe des découvertes et des progrès scientifique et technologique [4] » ne constitue-t-elle pas une aubaine, une opportunité pour les cultures africaines ? N’est-ce pas « la plus grande chance qui se soit offerte, ces dernières années, de transporter les progrès de l’humanité à tous les peuples de la terre [5] », en particulier en Afrique ? Aux plans éthique et juridique, la mondialisation n’est-elle pas aussi « une chance pour les cultures africaines de relever leurs valeurs et leurs limites [6] » ?
L’hypothèse que nous défendons dans cette étude peut se formuler comme suit : la rencontre des cultures africaines et d’autres cultures ne constitue pas une menace, un danger, une source d’avilissement pour les cultures africaines. Cette rencontre offre plutôt la chance d’un enrichissement [7] pour les cultures africaines. Trois arguments fondent notre hypothèse.
Premièrement, il nous paraît que la rencontre avec d’autres cultures peut être un facteur déterminant dans l’amélioration des modes de production des cultures africaines. Toute chose qui serait impossible dans une logique de repli identitaire. Deuxièmement, si par « cultures africaines » nous entendons, entre autres, l’ensemble de nos traditions, us et coutumes, il nous semble qu’il y a certains aspects de ces cultures qui se sont conformés ou qui méritent de se conformer aux exigences des droits de l’homme aujourd’hui. Cette correction n’a été ou ne peut être possible que dans le contact avec d’autres cultures où ces valeurs sont déjà largement pratiquées. Troisièmement, enfin, le caractère endémique des conflits armés en Afrique, trouve sa source dans le culte du repli identitaire propre à certaines populations africaines et à leurs élites. L’ouverture à d’autres cultures nous semble donc être la seule voie pour l’avènement d’une Afrique pacifiée.


1. MONDIALISATION ET PROMOTION DE LA CULTURE AFRICAINE DU POINT DE VUE DE SA PRODUCTION ET DE SA DIFFUSION.

S’il est vrai que « toutes les sociétés humaines ont besoin de recourir à des clôtures symboliques « pour exprimer leur particularité et leur différence [8] », en tant qu’ensemble des usages, des coutumes, des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent et distinguent les Africains des autres peuples, la chance des cultures africaines n’est pas dans le repli identitaire, c’est-à-dire, dans le renfermement sur elles-mêmes. C’est dans l’ouverture à d’autres cultures que se trouvent leurs chances de survie et de promotion. Le contact avec d’autres cultures est la seule possibilité pour elles d’améliorer leurs modes de production et de diffusion.
Pour vérifier la véracité de nos propos, imaginons ce que seraient les cultures africaines aujourd’hui sans la rencontre avec d’autres cultures, en l’occurrence celles de l’Occident ? Si nous avons perdu certaines de nos valeurs culturelles, la perte n’est-elle pas compensée par ce que nous avons gagné ? Lorsqu’on prend le soin de lire Les anciens sénufo de P. Knops, il apparaît que la culture africaine dans sa variante sénoufo, était produite, dans un passé précolonial et colonial, selon des procédés traditionnels pour un usage exclusivement domestique. Il est évident que lorsque l’on compare l’expression de cette culture sénoufo à celle des années quatre-vingt telle qu’elle apparaît chez B. Holas ou chez Anita Graze [9], on constate un saut qualitatif de la production et aussi de la diffusion. On est passé d’une production de subsistance à une production avec des moyens techniques plus élaborés. Aujourd’hui, l’art des toiles tel qu’il est produit et diffusé à Waraniéné et à Fakaha [10] est l’une des manifestations de l’apport de la culture étrangère à la promotion de l’art sénoufo. Ce qui montre que dans le cas spécifique de la société sénoufo, il est possible de dire que l’ouverture n’a pas été que négative. L’Occident n’a pas apporté que le malheur. A travers cet apport positif des cultures occidentales à la culture sénoufo, à travers son art, il faut voir l’ensemble des cultures africaines. Aucune culture africaine ne peut nier cet enrichissement. Toutes en ont bénéficié. Deux exemples suffiront pour montrer cet impact bénéfique : la littérature et la musique.
On sait que la littérature africaine est essentiellement de tradition orale. Si cette pratique a eu quelques avantages, il faut reconnaître que de nombreux chef-d’œuvre sont perdus de ce fait. Des informations précieuses ont souvent été emportées par le temps. Ce qui a fait dire à Amadou Hampâté Bâ qu’en Afrique, lorsqu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. La rencontre avec d’autres cultures (les Arabes en premier lieu, ensuite les Européens) n’a pas eu que des effets pervers. Elle a permis à l’Afrique de corriger certaines limites de ses cultures.
Au plan littéraire, entre autres avantages que les cultures africaines ont tiré de cette rencontre, il y a la pratique de l’écriture [11]. Les premiers intellectuels africains ont procédé à la transcription de cette tradition orale et elle ne fait que se porter mieux. D’Amadou Hampâté Bâ [12] à l’écrivain guinéen Djibril Tamsir Niane, tous ont essayé de s’inspirer de la culture occidentale pour contribuer à l’enrichissement de la culture africaine à partir des récits de la tradition orale véhiculée par les dépositaires que sont les griots.
Au plan musical, ces dernières années, on a assisté à un apport décisif des instruments d’origine occidentale à la musique traditionnelle africaine. Le progrès de la musique mandingue à travers une œuvre discographique comme celle de Mory Kanté [13] est la manifestation de l’apport de la culture musicale occidentale à la culture africaine. A travers un succès comme Yéké Yéké, on voit les instruments de la musique traditionnelle, notamment la kora, côtoyer les instruments d’origine occidentale dans une symbiose harmonieuse pour rendre l’authenticité des cultures africaines dans toute sa plénitude.
Alors que les musiques africaines se limitaient à des cadres régionaux et tribaux, on peut écouter aujourd’hui, non seulement la kora de Mory Kanté en symbiose avec d’autres instruments occidentaux à partir de supports tels la cassette et le CD, mais aussi sur les ondes des radios mondiales dans tous les coins et recoins du monde. Aujourd’hui, grâce à la mondialisation des cultures, bien qu’authentiquement africains, les produits culturels africains n’appartiennent plus seulement à leur lieu d’origine, mais à toute l’humanité.
Ce qui nous permet de dire qu’au-delà des désagréments que produit cette situation, cette promotion de la culture participe de sa conservation et permet aux artistes de vivre de leur art. Par exemple la culture, qui naguère permettait juste aux castes des sculpteurs sénoufo de subsister, est aujourd’hui une source de devises pour certains d’entre elles. Certains artisans ont pu bâtir leur fortune à partir de la sculpture. La création de groupements coopératifs des sculpteurs dans la région septentrionale de la Côte-d’Ivoire montre la prise de conscience de la mondialisation des cultures comme un puissant facteur de promotion de la culture africaine.
Comme on le voit, l’ouverture de l’Afrique à d’autres cultures n’a pas eu que des effets pervers. La culture africaine y a gagné et ce gain se mesure, entre autres, au niveau de l’enrichissement des cultures africaines au contact des autres cultures. Mais l’impact de la mondialisation des cultures sur les cultures africaines ne se limite pas à la seule promotion du point de vue de la production et de la diffusion. A cela il faut adjoindre la dimension éthique et juridique.


2. MONDIALISATION, CULTURE AFRICAINE ET DROIT MODERNE

La mondialisation des cultures constitue-t-elle une opportunité pour les cultures africaines au plan moral et éthique ou plutôt une source de perversion ? Nombreux sont les intellectuels africains qui pensent que la mondialisation ne peut que contribuer au déclin moral des cultures africaines. On pense qu’aux valeurs comme le respect de la vie, la pudeur, la délicatesse de sentiment et l’honneur, la mondialisation ne fait que substituer le mépris de la vie, l’impudeur, la vulgarité, l’infamie, l’opprobre et la honte. Cette remarque n’est peut-être pas fausse, si l’on considère l’impact d’un outil comme l’Internet sur la jeunesse africaine. En effet, aujourd’hui les jeunes « internautes » africains ne jurent que par la culture occidentale au détriment de la leur. La visite de certains « cybercafés » de la ville d’Abidjan, et le répertoire des sites les plus prisés laissent penser que cet outil contribue à lui seul énormément à la dépravation des mœurs. Et quand on y ajoute la prolifération des antennes paraboliques et des produits publicitaires qui font l’apologie de la culture occidentale, on comprend très vite la menace que constitue la mondialisation de la culture pour les cultures africaines auprès de la jeunesse. On peut avec raison dire comme l’homme politique opposant sénégalais Ousmane Tanor Dieng que la mondialisation s’est épanouie dans un environnement profondément déséquilibré, caractérisé par de fortes inégalités entre les acteurs en présence. La raison principale de ce déséquilibre est qu’elle « s’identifie à l’ordre occidental des choses [14] ». Mais, cela seul peut-il suffire pour disqualifier totalement l’ouverture culturelle ?
L’ancien directeur général du Fond Monétaire International disait : « Comme toutes les réalités humaines, la mondialisation est porteuse de risques et riche en promesses [15] ». Nous approuvons son approche de la question. Nous pensons qu’au-delà de ses conséquences regrettables, l’ouverture culturelle constitue un enrichissement indéniable. Il ne faut pas voir le rapport sous le seul aspect de la déstructuration socioculturelle des cultures africaines. Il faut plutôt y voir une invite à nos peuples à envisager « la culture non comme un acquis, mais comme un projet qui se réalise avec d’autres peuples, engagés dans une histoire toujours en projet [16] ». Nous considérons l’ouverture culturelle comme un « phénomène culturel qui, loin d’unifier les cultures, reconnaît leurs différences et s’enrichit de cette variété symphonique [17] ». Ce qui suppose que voir la mondialisation des cultures uniquement comme une « civilisation venue des Etats-Unis qui se manifeste par une consommation semblable de vêtements, de nourriture, de musique, de films, de littérature, de médias... [18] » nous paraît être un jugement plutôt défaitiste. Au lieu de pleurnicher, l’Afrique devrait plutôt se donner les moyens de rendre accessible sa culture sur les autres continents, en utilisant les mêmes canaux de diffusion.
En réalité, en même tant qu’elle déstructure la société africaine, la mondialisation lui apporte beaucoup sur le plan éthique et sur le plan de sa conformité au droit positif moderne. C’est par le contact avec d’autres cultures que les cultures africaines apprennent à se conformer aux valeurs universelles des droits de l’homme.
Quand nous disons que la mondialisation des cultures permet aux cultures africaines de se mettre au même niveau que les autres cultures, au regard du respect des droits de l’homme, cela ne signifie pas que nous voulions porter un jugement de valeur sur elles. Nous ne voulons pas nous inscrire dans une logique négationniste de type hégélien qui signifierait qu’elles étaient inscrites en marge de toutes valeurs humaines ou qu’elles ignoraient toutes valeurs morales. Ce que nous voulons dire, c’est que les valeurs humaines actuelles sont pour certaines incompatibles avec nos cultures. Quelquefois, cette incompatibilité s’explique par le fait que les cultures africaines ont des critères qui, sans manquer de fondement éthique, ne sont pas compris par la pratique internationale des droits de l’homme [19] aujourd’hui.
Depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, on peut dire qu’on assiste à l’émergence d’un pluralisme des valeurs et des normes qui échappe aux normes locales. C’est par rapport à ces valeurs que les cultures sont jugées. Etant donné qu’aujourd’hui aucune société ne peut rester en marge pour se protéger d’une couverture qui bouscule les habitudes culturelles, les productions locales, les déséquilibres sociaux [20], que doit faire l’Afrique ?
Pour se conformer à ces valeurs, l’ouverture à d’autres cultures par le biais de la mondialisation devient pour les cultures africaines non pas un danger, mais plutôt un moyen pour elles de se mettre à jour des exigences morales et juridiques. À travers cette mondialisation, les cultures africaines apprennent à s’adapter aux canons universels des droits de la personne humaine.
Sur de nombreux points, ce travail de mise à jour est achevé ou est en train de l’être. Deux faits culturels suffiront pour convaincre de la pertinence de nos propos. Le premier porte sur la pratique culturelle de la clitoridectomie et le second porte sur le sort réservé autrefois, au nom de la tradition, à certains types d’enfants.
Prenons le premier fait. Il est évident que sa pratique relève de pratiques culturelles multiséculaires de certaines sociétés africaines. C’est une pratique qui révèle les mêmes valeurs culturelles que des pratiques comme la sculpture du corps, les scarifications, les tatouages, le limage ou l’extraction des dents, la perforation du pénis destinée à recevoir une broche, etc. [21] que certains considèrent comme l’expression de leur identité culturelle.
Mais bien que porteuse d’un fond culturel, bien qu’en vertu du droit coutumier certaines familles africaines ont longtemps vu dans l’excision une pratique nécessaire au bien de leur progéniture, parce qu’elle confirmerait leurs fillettes dans leur identification féminine et dans leur appartenance tribale [22], cette pratique est en train de disparaître progressivement grâce aux contacts que les sociétés africaines dans lesquelles elle avait cours, ont eus avec d’autres sociétés dans lesquelles elle ne se pratique pas.
On s’imagine que le renoncement à cette pratique est le fait de la répression ou de la peur de la répression. Mais cela n’est pas vérifié. Il n’est pas sûr que la mise en place de législations répressives soit au fondement du renoncement à cette pratique ; ce serait plutôt l’ouverture culturelle. Autrement, les pays dans lesquels la répression est la plus sévère, verraient la pratique disparaître. Mais que constatons nous ? Au lieu d’une régression, on assiste plutôt à un regain de la pratique, quelque fois dans la clandestinité. L’exemple le plus éloquent est celui de la France.
Dans ce pays, par exemple, bien que ces types`d’affaires soielt passibles de la cour d’assises et sanctionnés par des peines de prison ferme pour l’exciseuse"et pour les parents, Jack Lang s’appuyant surbles statistiques données par l’Organisation mondiale de la santé en 1993, nous apprend qu’« en France, vingt mille femmes et soixante-dix mille"fillettes ont évé victimes de cas pratiques [23] ». Ce qui montre que tant qu’un individu reste réfractaire il convinue de croire en ses traditionq les plus rétro-grades, et aucune menace ne peut l’en dissuader.
S’il se trouve aujourd’hui des Africains pour condamner cette pratique, cela n’a pu se faire que parce qu’ils"ont rencontré d’autres cultures`qui leur ont montré le caractère inutile et gratuit de cette pratique. Dans leur contact avec d’autres peuples,bils ont pu se rendre compte que"le clitoris ne donne pas la mort comme cela se dit en pays bambara, que sa présence ne rend pas la femme stérile, etc. Ces questions étant régles, il n’ y avait donc plus de raisons de fairebperdurer une pratique qui, de toutes façons, est contraire aux exigences des droits de l’homme dans la dynamique culturelle du monde d’aujourd’hui.
Le second fait culturel sont l’éradication totale prouvebla force de l’ouverture culturelle concerne le sort réservé à certains enfants sans certaines cultures africaines. Selon Knops, chez les anciens Sénoufo, « à ,a mort d’une mère nourrice, son enfant sera enrmulé vivant dans le linceul maternel et enterré avec elle [24] ». Aujourd’hui, toutes ces pratiques appartiennent à un passé révolu. Plus jamais dans aucune société sénoufo on assisté au meurtre de jeunes enfants. Qu’est-ce qui"est au fondement de cette transformation de la société africaine ? C’est incontestablement la rencontre avec l’autre. D’abord la rencontre des sociétés africaines entre elles, ensuite les rencontres des cultures africaines avec d’autres cultures venant d’ailleurs : arabes et européennes essentiellement.
Comme on le voit, en plus d’être un puissant facteur de promotion pour les cultures africaines du point de vue de la production et de la diffusion, la mondialisation des cultures est aussi un moyen pour celle-ci de s’améliorer au contact des autres cultures. Mais, il n’ y a pas que cette dimension qui montre la valeur de la mondialisation. A ces aspects, il faut ajouter le rôle que peut jouer la mondialisation des cultures dans le règlement des conflits au sein des sociétés africaines.


3. MONDIALISATION, CULTURE AFRICAINE ET GESTION DES CONFLITS.

Hermann Schalück Ofm soutient que « les futurs conflits armés... ne seront plus déterminés par des Etats nationaux, mais par la collision de blocs culturels clairement délimités [25] ». Cette réflexion nous paraît juste. Si l’on devait douter du caractère confligène du repli identitaire, il faudrait se souvenir des conflits de types ethniques que notre histoire récente a connus et dont le génocide rwandais constitue la meilleure illustration.
Il va sans dire que le repli identitaire est porteur de conflit. Dans la logique du repli identitaire, comme le montre Alain Finkielkraut, « une forme d’existence régionale prétend occuper la totalité de l’être et convertit en infériorité ou en monstruosité tout ce qui, dans le monde, ose désobéir à son modèle [26] ». Toute résistance devient donc source de conflit.
Le massacre systématique des Tutsi et Hutu modérés par les milices extrémistes « interamwes » faisant entre cinq cent mille et huit cent mille morts, d’avril à juin 1994, au Rwanda, ne s’inscrit-il pas dans cette logique du repli identitaire ? Les Hutu auraient-ils pu tuer ainsi les frères Tutsi si leur action était inscrite dans une perspective de la mondialisation des cultures ?
On pense que de bonnes législations et une bonne pratique de la religion peuvent concourir à la concorde entre les peuples. Mais, il s’agit là d’une surestimation de la force de la loi et de la religion. En réalité, ni de bonnes lois ni la pratique assidue de la religion ne peuvent prévenir durablement les conflits entre les peuples. Pour rompre avec le cycle infernal des guerres ethniques, les lois et la religion seules ne suffisent pas. En effet, si on s’en tient aux différents rapports sur le génocide rwandais, il apparaît que de nombreux Tutsi ont été massacrés dans des temples et églises, quelquefois avec la complicité du clergé. La leçon que nous pouvons tirer de cette situation est que la religion ne suffit pas pour pacifier les cœurs et instaurer la concorde entre les peuples. En réalité, comme le dit Max Stirner, reprenant en cela la pensée de Feuerbach, tel est l’homme tel est son Dieu. « Dieu n’est pas autre chose que notre essence humaine [27] ». De même que nous ne pouvons pas admettre que notre être nous soit opposé, de telle sorte que nous soyons divisés en deux, ainsi en est-il de l’homme et de son Dieu [28]. Les hommes arrivent toujours à justifier leurs actes quelle qu’en soit l’ignominie, comme ils arrivent à faire des lois sur mesure en vue de réaliser leurs désirs.
Par contre, l’ouverture à l’autre conduit à l’amour. Et « l’amour a ceci de terrible qu’il détruit toutes les barrières [29] ». Il « impose silence aux adjectifs : à tous les ceci et cela dont l’autre, avant l’amour, était orné [30] ». L’amour permet ainsi l’économie des conflits. Quand nous nous ouvrons à l’autre, nous apprenons à le connaître. Et quand nous le connaissons, nous découvrons qu’il est notre frère. Il est vrai que le cas du Rwanda est assez complexe. Mais nous restons persuadé qu’une bonne ouverture à l’autre aurait pu éviter ce génocide. C’est pourquoi nous ne partageons pas ce point de vue de Houtondji lorsqu’il écrit : « Ce que nous devons craindre aujourd’hui c’est que nous Africains n’abandonnions toute lutte pour notre propre identité, que nous cessions tout simplement d’exister afin de donner la priorité au reste du monde [31] ». On comprend que ce qui hante Houtondji, c’est la peur de la « dispersion dans l’universel ». Mais, nous pensons que ce qu’il faut plutôt craindre, c’est de refuser de se disperser dans l’universel. Nous n’avons pas à craindre d’être dispersés dans l’universel. Nous devons craindre que la tentation de nous renfermer sur nous mêmes et de lire le monde uniquement à travers les prismes de nos traditions ne nous amènent à nous opposer aux autres comme étant des adversaires à abattre. Au contraire, nous devons nous ouvrir afin de nous enrichir au contact des autres cultures. Cela pourrait nous éviter des conflits inutiles comme cela se voit aujourd’hui dans maints pays africains. Pour parler comme Pierre Emmanuel, nous devons voir « la culture comme une immense forêt où des plantes de toute espèce et de toute taille prospèrent dans une mystérieuse solidarité écologique [32] ».


CONCLUSION

Comme on le voit, loin de constituer pour les cultures africaines un frein, un danger, la mondialisation des cultures doit être plutôt saisie comme source d’enrichissement. Enrichissement au sens où elle permet d’améliorer les modes de production de la culture, enrichissement parce qu’elle permet d’uniformiser la culture africaine avec les valeurs défendues par le droit humain international, et enfin enrichissement parce qu’elle contribue à atténuer les conflits d’identité. Pour paraphraser Pierre Emmanuel, il convient de dire que le plus grave désastre qui puisse menacer la culture africaine n’est pas l’anéantissement, son ingurgitation par le python, mais l’indifférence vis-à-vis de la mondialisation, le repli identitaire. Ce qui signifie que les cultures africaines ont besoin de la mondialisation pour leur vitalité.

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