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1. Littérature
- LA BEAUTE SEEREER : DU MODELE MYTHIQUE AU MOTIF POETIQUE


Ethiopiques, n° 68,
revue négro-aricaine de littérature et de philosophie
1er semestre 2002

Auteur:AMADE FAYE [1]

Chaque peuple, cela va de soi, construit ses représentations imaginaires à partir d’une infrastructure idéologique connectée à son itinéraire anthropologique ou historique, à son cadre de vie et aux valeurs qu’il s’est inventées. Tout se conçoit, dès lors, se définit et s’apprécie en fonction d’une sensibilité spécifique qui est fille du contexte de vie. Ainsi en est-il de l’examen du thème de la beauté en pays seereer que nous proposons dans cette étude et qui ne peut être mené sans une prise en compte de la problématique culturelle.
S’inspirant essentiellement des "valeurs personnelles [et] oniriques" [2]du peuple et des occurrences du thème dans l’esthétique senghorienne, notre propos porte sur la définition de la notion et sur la description des canons spécifiques qui lui donnent forme, mais aussi sur l’analyse de son impact culturel.

1. LA BEAUTE SEEREER : MODES DE DEFINITION

La beauté, dit la sagesse seereer, est le pilier de la vie. A l’image de la femme, "beauté première", elle est le socle sur lequel se construit et se maintient la maison de l’homme dont l’essence est conçue à partir du triangle du beau, du vrai et de la vertu. Une belle femme, un comportement vertueux, voilà, selon le seereer, le remède de l’homme ; en quelque sorte la disposition de qualités esthétiques et morales. Cette philosophie est à la base de la conception du masque initiatique seereer, le mbot, symbole de la perfection morale [3]

Mais, comme partout ailleurs, la conception du beau s’appuie d’abord sur l’esthétique des formes qu’il importe alors de décrire.


1.1. Les canons de la beauté seereer : signes et significations.

Dans l’imaginaire seereer la beauté qui fleurit le corps de l’homme n’est considérée que comme un pâle reflet de celle, impressionnante qui lustre les génies et autres êtres surnaturels qui hantent le voisinage du monde visible. La perfection physique, a priori, ne semble guère compatible avec la dimension humaine et ordinaire de l’homme. Elle est plutôt l’apanage de ces êtres particuliers, considérés comme des avatars des divinités primordiales, décrite dans les récits mythiques ou dans des fictions qui recréent les temps mythologiques. Maam Kumba Cupaan, la fée des falaises de Diass, telle qu’elle est décrite dans Le cap des chèvres, "femme plus belle qu’une lune du quatorzième jour" [4] , incarne ce modèle de perfection physique. Dans Chants pour signares, Senghor oriente sa quête de l’éphémère et de l’éternel vers les figures emblématiques de sa culture seereer et invoque le visage de Kumba Tâm, génie des eaux et déesse de la Beauté.

« Tu seras la même toujours et tu ne seras pas la même.
Qu’importe ? A travers les métamorphoses, j’adorerai le visage de Kumba Tâm(cf. Poèmes, p. 18) »".
En pays seereer l’homme ou la femme qui jouit des avantages de la beauté, la personne que la nature a dotée de cette distinction est d’abord celle qui présente un profil avenant, c’est-à-dire un corps avantageusement charpenté. Ainsi, l’histoire de la royauté seereer rend-elle compte de la rencontre entre les seereer et les princes manding venus du Gaabu, et relate le coup de cœur de la princesse, nièce de Maïssa Waly, qui a succombé aux charmes du lutteur seereer.
Henri Gravrand, dans une relation de très belle facture, a décrit les circonstances de cette rencontre entre "le beau lutteur de Djilakh, Boukar Faye" et la princesse Téning Joom, qui a scellé l’alliance entre les familles gelwaar et les familles seereer [5]

Mais au-delà de l’allure, le seereer détermine les signes de la beauté et les localise dans les différentes parties du corps suivant un schéma qui part de la tête aux jambes. Dans un récit où le narrateur déplore la mort tragique du héros, il le présente ainsi :

« Si tu connaissais Mbañ-Maak !
Un homme...
Solidement debout sur ses deux jambes
Une chevelure abondante. !
Il était lutteur... »" [6]


Cette présentation presque visualisée intègre la tête, et peut être, implicitement, la pertinence des traits du visage. En effet, la beauté peut dépendre de la tête, d’une tête bien assortie et surtout couronnée d’une belle chevelure, d’une chevelure de génie (wiil jini). Non seulement le seereer reconnaît à la chevelure une valeur esthétique voire sensuelle, mais il cultive un certain culte de la chevelure bien fournie, en l’occurrence chez la femme, ou chez le garçon paré pour les danses initiatiques [7]

« A l’ombre de ta chevelure, dit Senghor, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux » [8] .

La qualité esthétique de la chevelure est sans doute à l’origine de la fortune du thème dans la poésie orale seereer, mais aussi de la légende de Yaande Njongoloor, brodée par toute une génération de chansonniers autour de l’héroïne, une ravissante jeune femme du pays qui aurait refusé jusqu’à la mort de troquer ses belles boucles contre des tresses. Yandé Njongoloor, dit la légende, était belle, elle avait une beauté exceptionnelle à cause de sa chevelure de nymphe. Mais contrainte par sa mère, elle finit par se soumettre. Et, aussitôt après l’opération, elle se leva, tâta les tresses, se recoucha et mourut. La société éplorée la pleura, pendant que chansonniers et poètes composaient à son honneur cet air devenu depuis un hymne à la beauté.

« O toi Yandé !
Fille de Njongoloor
Ta chevelure
Est préférable aux tresses » [9]

Quant à la beauté du visage, c’est d’abord la douceur des traits qui l’assure ; un joli front où affleure une sorte de clarté porteuse de dispositions favorables aux rapports entre l’individu et la communauté. En quelque sorte "un front qui parle un langage positif" [10] . Cette disposition peut être rehaussée par la qualité des yeux et du regard : "des yeux blancs", pas trop grands, pas trop petits, pas profonds ; "des yeux de génisse", aux accessoires épanouis (paupières, cils, sourcils), qui donnent au regard cette douceur discrète et cette pudeur à la fois charmante et coquette qui caractérise la femme seereer. Et Senghor fasciné chante :

« O beauté classique qui n’est point angle,
mais ligne élastique ! depuis le front bombé sous la forêt de senteurs et les yeux obliques jusqu’à la baie gracieuse du menton et
L’élan fougueux des collines jumelles !
Ô courbes de douceur visage mélodique !
O ma lionne ma beauté noire, ma Nuit, ma Nue ! » [11] .


C’est donc la beauté du regard qui lustre les yeux, notamment chez la femme. Le nez participe à cette harmonie surtout quand il rappelle par sa dimension et son allure le visage de la femme peule. On dit alors avec une admiration non dissimulée : "un nez de peul". Il s’agit d’un nez légèrement en trompette, qui s’oppose à celui que le Seereer nomme avec humour "un fruit de figuier sauvage (o run• aa•ut)", et qui rappelle curieusement le nez de Cyrano [12].
Mais la jolie femme seereer c’est aussi celle-là que la nature a pourvu d’une bouche généreuse, agrémentée de lèvres charnues, signe de prospérité. Cette bouche est souvent ornée d’une dentition dont "l’émail, proclame le chanteur, brille d’un éclat pareil à la blancheur de l’aigrette" ; une dentition qu’une césure naturelle ou finement taillée partage en hémistiches de part et d’autre de la mâchoire supérieure à la gencive parfois tatouée avec art.

« O Simel fils de Ndee Saar ! dit la chanson
Des dents telles la blancheur de l’aigrette
En vérité la beauté est denrée rare
Mais elle réjouit le cœur » [13] .

Charnière entre la tête et le buste, le cou représente aussi un atout quand il est bien dégagé et libéré des épaules : un long cou fin, strié chez la femme, gracieux et viril chez l’homme. Mais l’atout majeur c’est le flanc, un flanc droit et dégagé qui raffermit le buste et donne à l’homme une allure d’athlète, et à la femme un maintien qui dégage une poitrine pleine, signe de résistance et de fécondité ; "Un flanc, dit la chanson, comparable à une branche de palissandre" [14].Cette esthétique "des horizons du corps", largement décrite dans le répertoire traditionnel (dans le chant en particulier), est reprise et prolongée dans ces lumineuses évocations du poète que la beauté de la femme enivre jusqu’à l’extase, jusqu’à la pleine conscience de sa virilité.

« Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle [...]
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche.
Savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses ferventes du Vent d’Est [...] » [15] .


Cependant chez la femme seereer la beauté dépend surtout de la structure du bassin. Charnière décisive, un joli bassin s’affirme par sa manière de se découper du buste, d’assurer son indépendance à la croupe, - "la croupe de colline" dont parle le poète ? - et de libérer "le rythme des hanches balancées" qui fascine Senghor [16] .
Ces détails, de plus en plus, rapprochent l’esthétique seereer du modèle peul, de la femme peule en l’occurrence, tel qu’il est esquissé dans ce portrait de Douce-Etreinte, celle qui, dans La geste de Ham-Bodêdio ou Hama le Rouge, fait figure d’archétype de la beauté peule.

« Elle avait long cou
croupe ondulante
bourrelets de-ci
et plis de-là [17]
et au cou,
de fins sillons » [18] .

Mais "la véritable aristocratie humaine, écrit Céline, on a beau dire, ce sont les jambes qui la confèrent...". Dans le contexte seereer la beauté réside aussi dans la noblesse des jambes, des mollets notamment ; des jambes longues et magnifiques, d’un galbe admirable, des mollets fermes et tendus, raisonnablement déliés et musclés, qui donnent à la démarche masculine force et assurance, et à celle de la femme charme et harmonie. L’on considère d’ailleurs que toute personne que la nature a gratifié de gros mollets peut engendrer un champion. Le Seereer est ainsi si sensible à la beauté du corps qu’il soumet la femme enceinte à un régime draconien (interdits, consignes, observances, etc.) en vue de préserver l’enfant de toute malformation physique.


Mais la beauté seereer, on la juge aussi à la couleur de la peau qui est généralement d’une noirceur sans équivoque. Le beau teint noir du Seereer, "une noirceur de naja" (o palgel saamaan), a sans doute inspiré Senghor dans son éloge à la beauté noire. « Femme nue, Femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! [...]
Femme noire, femme obscure [...]
les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau » [19] .

C’est cette beauté qui mettait les poètes en saison de paroles quand, jadis, dans le pays, les rites de fécondité dédiés à la terre clôturaient la saison culturelle et annonçaient l’hivernage. Ne dit-on pas que l’art poétique donne au monde une mélodie phonique ? [20]
Pourtant le Seereer est aussi sensible à la peau claire, celle qu’il désigne par o yaxgel no pulaane (la peau claire du Peul). Dans certains corpus, en effet, comme dans ce conte intitulé : Femme, appelle-le donc par son prénom, la beauté du personnage est assimilée à la beauté de la femme peule.

« O jeune femme, ma belle fille
Ma jolie belle fille
Ma petite peule ...
Appelle-le donc par son prénom : Waali »" [21]


Il convient néanmoins de faire remarquer que la référence à la beauté peule est épisodique dans la production littéraire. La beauté seereer y reste constante, fixée dans une plastique que l’auteur de ce thrène, tel le roi-poète Ucaf Uddaül célébrant les charmes de la reine d’Ahméhnagara [22] , tente de restituer ainsi :
« Elle avait chevelure tombant sur les épaules
Des jambes pareilles à des contreforts de baobab
Un bassin taillé à la manière d’un lit de pâtre
Des dents qui brillent tel l’argent
Des yeux pareils à des miroirs..." [23] » .

Cette peinture exquise des propriétés du corps de la femme aimée, de toute évidence, reproduit les dispositions plastiques idéales qui fondent et entretiennent, pour une part, la philosophie des relations sociales. Mais elle occulte cependant quelques aspects de la question qu’il convient de lire si l’on veut accéder à l’intelligence de la culture qui fonde l’esthétique.


1.2. Au-delà du corps

L’on peut dire que la beauté à laquelle le Seereer est réellement sensible est celle qui justifie la "géométrie du sacré" et irradie le symbole. C’est la beauté de l’objet qui authentifie et proclame l’identité du peuple, l’être de la culture, la beauté des "visages sans visages" qui distillent "cet air d’éternité où [le poète] respire l’air de [ses] Pères" [24] . Mais c’est aussi la beauté de l’image ou du spectacle qui signifie, celle-là même qui émeut le poète "de nouveau sur les marches de la haute demeure" [25] et qui favorise, pour paraphraser Bouraoui, la fixation du flux sensible dans le sillon de la parole poétique [26] .
Il existe en outre des pesanteurs socioculturelles, parfois altérantes, capables de ternir la beauté la plus angélique. Paradoxe comme il peut en exister dans une société hiérarchisée ou même la loi de la nature est parfois victime de préjugés ! Est réellement beau celui que la nature a paré de tous les attributs spécifiques, et à qui le sort a bien voulu donner une ascendance noble. L’appartenance à certaines catégories sociales peut constituer un handicap de taille dans la réception des avantages physiques. La naissance est dans la société seereer un argument pour raffermir l’image du corps. Et selon l’adage, "il est préférable d’avoir une bonne naissance que d’avoir un beau corps". En effet, quand les atouts physiques sont dévalués par une "mauvaise naissance" (esclavage, caste) on parle avec une certaine désolation de "beauté de l’eau de mer" (o mosel fo xaaj), de beauté impropre à la consommation des catégories nobles. Il s’agit d’une sorte de beauté frelatée à propos de laquelle les initiés chantent :

« Ah ! la savoureuse pomme
Infectée de l’intérieur ! ».

La noblesse de la naissance, celle du sang, dicte une esthétique du comportement valorisant et proclame, comme dans ce chant populaire, les déterminations psychologiques de la personnalité. « O lion !
Déthié Dieng est courageux
Le bel homme est courageux » [27] .


Senghor retrouve ce tempérament de ses pères quand il s’extasie : « Mère, sois bénie !
Reconnais ton fils à l’authenticité de son regard qui est celle de son cœur et de son lignage » [28] . "Ce trait caractéristique du tiédo sérère se résume, d’après M. M. Diouf, au courage indomptable jusqu’à la témérité et à la quasi insensibilité à la douleur physique"[M. M. DIOUF, Lances males, Léopold Sédar SENGHOR et les traditions sérères, Niamey, CELTHO, 1996.]] La figure exceptionnelle du bel homme, personnage courageux et bien-né, est prospère surtout dans l’épopée où elle se réalise dans toute sa plénitude. Le comportement de San-Moon Faye, roi du Sine, à la bataille de Xojil, tient lieu de référence dans le récit épique seereer. Au cours de cette bataille où il allait trouver la mort, "ce prototype du tiédo sérère, symbiose même du tiédo originaire du Tékrour et du Gelwar issu du Gabu" [29] résista à l’assaut de l’armée de son neveu Semu-Maak avec un courage légendaire encore célébré dans cet hymne à l’héroïsme.

« Longtemps, ils cherchèrent San-Moon (bis)
Ils finirent par atteindre San-Moon
Alors ceux-ci se mirent à tirer
Ceux-là à couper
D’autres à transpercer et à lacérer
Mais le fer forgé par le Blanc
Ne peut tuer San-Moon
Sanu chevaucha Mbuus,
Teefaar sur l’épaule,
Sanu résista sur les contreforts de Xojil
Sous une pluie de balles jurant :
"Que je perde Penda, je n’ai aucune crainte !
Ô Faye une balle de fusil ne me tuera jamais !
Que je perde Penda, je ne fuirai jamais !
Pour alors livrer Jaxaaw à une controverse ! » [30] .


Mais au-delà de la naissance, la beauté reste tributaire des convenances, et le Seereer en est si conscient que dès l’enfance il entreprend de corriger les tendances perverses par une éducation rigoureuse qui visait, par exemple, à faire de la jeune fille une femme plutôt qu’une fleur. Il ne suffit pas d’avoir de belles jambes mais de savoir marcher convenablement, point d’avoir de beaux yeux mais de savoir regarder, point d’avoir une jolie bouche mais de savoir parler avec correction ; ou, à la manière du poète dans "Que m’accompagnent Koras et Balafons", savoir "tisser des paroles plaisantes" [31] .
Chez le Seereer, c’est la manière de marcher, la manière de regarder, la manière de parler, qui impressionnent plus que les belles jambes, les beaux yeux ou la jolie bouche. Dans ce dernier cas, on peut même rappeler que l’éducation à la parole est une constante de l’initiation seereer. Une beauté est une qualité qu’il faut savoir gérer. En fait, il y a une esthétique du regard, du langage et du comportement qui décline "les vertus terriennes" seereer dont Senghor revendique l’héritage [32] .
Cette discipline corporelle, essentiellement justifiée par la culture, et par l’inclination du Seereer à fonder le statut de l’individu ou sa relation avec le groupe sur des principes parfois arbitraires, élargit considérablement l’interprétation du sujet. Certes "la beauté réjouit le cœur", comme dit la chanson, mais il y a des beautés que le Seereer n’apprécie guère. Il importe aussi de déplacer le questionnement sur un terrain plus complexe, en relation avec l’état psychologique du Seereer.


2. LA BEAUTE ET LA "SITUATION PSYCHOLOGIQUE" DU SEEREER

Traiter le sujet en rapport avec les croyances du milieu, c’est en quelque sorte dévoiler l’autre versant d’une réalité qui suscite plus d’interrogation que d’admiration. Il s’agit donc de décrire, à partir de quelques exemples, une forme de représentation du sujet qui inspire méfiance et angoisse, parfois même de la peur.

2.1. La beauté du masque

Quel que puisse être l’éclat de la beauté du corps, quand la personne qui en bénéficie est reconnue coupable de légèreté, sa réputation est entamée et, comme le déclare ce chant initiatique, sa beauté dévaluée.

« Le fromager
Je ne suis pas le premier
à y monter » [33] .


La personne identifiée comme modèle sera celle qui allie beauté physique et beauté morale. Le conte de la fille capricieuse, celle qui voulait un mari sans cicatrice, présente le cas typique d’une beauté négative. B. Dieng dont l’analyse a démontré que la version wolof a servi de palimpseste à Maïmouna, roman d’Abdoulaye Sadji, a même noté qu’il s’agit d’une beauté qui évolue vers le bovarysme [34]. Dans beaucoup de textes du patrimoine littéraire seereer certaines beautés physiques cachent ce qu’on appelle "une âme touriste", c’est-à-dire une sorte d’âme errante qui voyage au gré de ses propres fantaisies. L’on croit qu’elle vient au monde en touriste : Elle naît quelque part, y vit normalement quelque temps, brille un moment et s’éclipse. C’est une âme d’un autre monde, comme Hugo semble le souligner ici en parlant de "Claire Pradier morte à dix-neuf ans" :

« On sentait qu’elle avait peu de temps sur terre
qu’elle n’apparaissait que pour s’évanouir » [35].

Le Seereer considère que c’est une "âme des eaux" (a cii foofi), une catégorie d’âme qui a généré le mythe du noon que réactualise ce thrène dont nous avons déjà cité une partie.

« Ah ! je ne célébrerai plus la beauté du noon
Son retour a tout compromis
Yandé Njaay Saar
Ah ! Yandé était donc une noon ?
Elle avait chevelure tombant sur les épaules
Des jambes pareilles à des contreforts de baobab
Un bassin taillé à la manière d’un lit de pâtre
Des dents qui brillent tel l’argent
Des yeux pareils à des miroirs
Ah ! je ne chanterai plus les qualités du noon [36]
Ah ! Yandé Njaaay Saar
Yandé était donc une noon ?
Et la vie l’a ainsi désertée
Plus jamais je n’épouserai une noon ! »


Dans ces cas, selon R. Ndiaye, "plutôt que de descendre des cimes de la renommée [37] pour vieillir avant de mourir oublié, on meurt en pleine jeunesse et en pleine renommée" . Cette réalité met toujours à l’ordre du jour le rapport entre la beauté et la mort. Derrière le beau masque, en effet, peut se cacher, dans la plupart des cas, une fragilisation presque ontologique de l’être. La beauté individualise et livre l’être aux assauts redoutables du regard et aux agressions dévastatrices de la bouche.
En relatant la mort d’un prince du Sine Gravrand écrit :

« Le prince qui présidait aux destinées de Diaoulé, "jeune et beau comme un héros, est arraché à son peuple dans la force de l’âge [38] » .

Cette mort "ensauvagée" parce que prématurée, en confirmant la logique seereer selon laquelle "un os bien garni ne traîne jamais dans un plat", explique peut-être pourquoi le Seereer a une prévention contre la beauté. Et comme on le voit, il peut arriver même que la beauté transforme la vie en destin car, dit-on, "même l’arbre ne résiste à l’assaut du verbe".
Il se trouve en outre que les atouts de la beauté placent l’homme à la merci des nuisances et des pièges tendus par les sorciers, les mauvais esprits et toutes les puissances au service du mal et de la mort. Cet extrait d’un conte seereer semble confirmer ce paradoxe.

C’était un jeune homme exceptionnel à tout point de vue, qui n’avait pas son pareil dans le village. Pas dans le chapitre de la beauté ni du travail ni ailleurs. Une nuit, alors qu’il était couché, les sorciers vinrent s’abattre sur lui, il tomba malade, et peu après mourut » [39] .

Ce récit dévoile le côté dramatique et sinistre du phénomène et prouve ainsi que la lecture seereer de la beauté déborde le cadre de l’esthétique corporelle. La beauté ici peut être redoutable, elle "flirte" souvent avec l’univers fantastique de la sorcellerie anthropophagique et de la mort.


2.2. La beauté du diable

La beauté du corps, dans certains cas, peut paraître étrange et se manifester comme une guérite qui dissimule un piège. Certaines représentations du thème mettent surtout en scène le personnage de la belle sorcière qui favorise, par sa présence, la prolifération de fléaux fatals aux conditions météorologiques et à la vie des populations dont il hante le voisinage. Le même personnage de la jolie femme - un monstre sous des dehors candides - qui attire ses proies par le charme de son corps, à l’image des filles de Njeddo Dewal [40], est présent dans la poésie initiatique où tous les pièges de la vie sont inventoriés pour servir de support à la formation dispensée dans le ndut. C’est cette beauté qui illumine le corps de Kumba Cupaan perçue dans les représentations mythiques de la côte comme une "sirène qui hante les eaux et engloutit les pêcheurs" [41]. Dans ce chant initiatique, par exemple, c’est la beauté qui prédispose au veuvage, la beauté présage de mort, qui est dénoncée. « Le tertre, ô le tertre !
qui l’enjambe s’écroule
ô qui l’enjambe ! [42] »

Senghor semble prolonger l’écho de ce message terrible de l’initiation seereer dans son traitement poétique de la beauté de Nolivé, "la femme bizarre", étrangement belle, "un monstre de tentation parce que [...] beauté hors de commun, écrit T. Melone. Cette beauté comporte, dans la vision du poète, un principe dévitalisant, elle entrave toute aspiration, au sens flaubertien du terme, toute velléité d’engagement "dans la voie de salut de l’Afrique" [43] .


Chaka

Ah ! tu crois que je ne l’ai pas aimée
Ma négresse blonde d’huile de palme à la taille de plume
Cuisses de loutre en surprise et de neige du Kilimandjaro.
Seins de rizières mûres et de collines d’acacias sous le Vent d’Est.
Nolivé aux bras de boas, aux lèvres de serpent-minute
Nolivé aux yeux de constellation - point n’est besoin de lune pas de tam-tam[...]
Mais ces longues années, cet écartèlement sur la roue des années, ce carcan qui étranglait toute action [...]
Il fallait échapper au doute... [44] L’impact de ces phénomènes est tel qu’il conditionne le mariage en milieu seereer qui ne peut avoir lieu sans un préalable de taille : l’enquête qui exorcise, menée par les familles des futurs conjoints pour garantir la sécurité de la vie du couple, notamment sa fécondité. Car certaines beautés sont aussi signe de stérilité ; l’homme ou la femme étant souvent "amant d’un génie jaloux et maléfique". Le sage Bouytôring ne recommande-t-il pas "de se méfier d’une princesse accordée en mariage à un étranger ordinaire ?" [45]
Ainsi arrive-t-on souvent à se demander s’il y a une beauté innocente en pays seereer.


L’homme est en quelque sorte un moulage fascinant, un complexe de traits de caractères visibles ou sensibles dont la syntaxe détermine l’esthétique corporelle. Même si notre approche réserve une large part à la récupération psychologique et sociale, il convient de souligner que la beauté du corps peut être ordinaire, saine et débarrassée des miasmes de la superstition. Dans la réalité comme dans les représentations imaginaires en pays seereer, la conception de la beauté, au sens large, s’est édifiée sur des bases validantes, essentiellement culturelles, qui donnent à l’esthétique une dimension polysémique.

ce carcan qui étranglait toute action [...]
Il fallait échapper au doute... [46]

L’impact de ces phénomènes est tel qu’il conditionne le mariage en milieu seereer qui ne peut avoir lieu sans un préalable de taille : l’enquête qui exorcise, menée par les familles des futurs conjoints pour garantir la sécurité de la vie du couple, notamment sa fécondité. Car certaines beautés sont aussi signe de stérilité ; l’homme ou la femme étant souvent "amant d’un génie jaloux et maléfique". Le sage Bouytôring ne recommande-t-il pas "de se méfier d’une princesse accordée en mariage à un étranger ordinaire ?" [47]
Ainsi arrive-t-on souvent à se demander s’il y a une beauté innocente en pays seereer.


L’homme est en quelque sorte un moulage fascinant, un complexe de traits de caractères visibles ou sensibles dont la syntaxe détermine l’esthétique corporelle. Même si notre approche réserve une large part à la récupération psychologique et sociale, il convient de souligner que la beauté du corps peut être ordinaire, saine et débarrassée des miasmes de la superstition. Dans la réalité comme dans les représentations imaginaires en pays seereer, la conception de la beauté, au sens large, s’est édifiée sur des bases validantes, essentiellement culturelles, qui donnent à l’esthétique une dimension polysémique.