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La pensée
- LA PENSEE SENGHORIENNE : UN TREMPLIN POUR DEMAIN


Ethiopiques n°69.
Hommage à L. S. Senghor
2ème semestre 2002

Auteur : Victor Emmanuel CABRITA [1].

Il importe pour tout Sénégalais, mais aussi pour tout Africain et tout homme de bonne volonté, qui se veut « citoyen du monde », de découvrir, de pénétrer et de s’imprégner de la « pensée prospective » qu’a portée cet être de dimension exceptionnelle qu’est Léopold Sédar Senghor.
Sa mort physique n’est certainement pas synonyme de disparition ou d’une quelconque extinction de sa pertinence philosophique... Bien au contraire ; les aléas actuellement perceptibles dans l’évolution de nos sociétés mettent de plus en plus en relief tout l’intérêt de cette vision perçante, tournée vers l’avenir de l’humain, de sa civilisation et de sa destinée.
Contrairement à ce que certains ont pu croire et affirmer, notamment à une certaine époque agitée, pris qu’ils étaient dans le processus heurté des trajectoires politiques et des conflits de générations, Senghor n’est pas un homme tourné vers le passé... Il n’est certainement pas de ceux qui sont restés figés sur une négritude nostalgique, ressassant une forme de retour en arrière ou de lyrisme bucolique. Il a plutôt défini sa démarche, délibérément, à partir d’une « volonté » tournée vers l’horizon, enracinée certes dans le terreau de l’identité culturelle mais aussi - et surtout - axée de façon dynamique sur le progrès de l’être et de son humanité.
C’est là précisément, dans cette orientation ascendante, que Senghor s’est retrouvé lui-même, et qu’il s’est senti stimulé par la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, cette vision large où tout est évolution, tournée vers le point commun de convergence : ce que ce dernier appelle le « Point Oméga », c’est-à-dire l’aboutissement de l’Absolu, le Divin.
Il serait donc regrettable, pour nous, de délaisser ou négliger les atouts certains que nous offre une telle pensée, si féconde et si pertinente. Surtout lorsqu’elle se situe face aux soubresauts et aux multiples errances que l’on constate actuellement dans nos sociétés sur tous les continents et sous toutes les latitudes.

1. LES GRANDES MUTATIONS DE NOTRE MONDE ACTUEL

Il est évident, pour tous ceux qui observent les collectivités humaines d’aujourd’hui, avec un peu plus de hauteur et de discernement, que nous subissons actuellement des bouleversements profonds, jusque dans la structure même de nos existences. Ces mutations, qui se généralisent, remettent en cause les anciens équilibres de la société, de même que les références classiques relatives à l’épanouissement de l’individu.
A partir de là, l’être humain lui-même se positionne et se définit de façon différente : tant par rapport à la matérialité du monde que dans sa propre façon d’aborder sa destinée. De là aussi, précisément, résultent certains déséquilibres qui sont sources d’angoisses, de certaines déstabilisations qui nous interpellent et nous inquiètent.
Il faut prendre en compte, bien sûr, les progrès de la science - ou des sciences - qui, très souvent, entraînent des changements de données, tant individuelles que sociétales. L’environnement en est aussi transformé.
Ainsi, par exemple, l’allongement de la vie humaine, qui découle des progrès médicaux, alimentaires et génétiques. Il suscite immanquablement de nouvelles problématiques : ne serait-ce que celle des équilibres entre les diverses générations à pourvoir. C’est ainsi que la cohésion communautaire est souvent à revoir, pour pouvoir trouver de nouveaux équilibres sociaux, de nouveaux types de cohabitation harmonieuse : tant pour la recherche du plein-emploi des populations actives que pour la répartition judicieuse des revenus, des investissements, pour une bonne prise en compte des divers centres d’intérêt et des multiples besoins. Cette problématique se pose au niveau d’un pays comme à celui de toute une Région.
Il est à noter, par ailleurs, que l’un des facteurs fondamentaux, qui provoque de profonds bouleversements dans la structure de nos sociétés, est l’apparition de nouvelles techniques de l’information et de la communication. Celles-ci sont mises désormais à la disposition très large de toutes les populations, dans tous les coins du monde. Elles transforment le positionnement de l’être humain, avec lui-même et avec les autres. Celui-ci se retrouve désormais en contact avec l’actualité du monde entier. Il est donc interpellé par tout ce qui s’y passe, jusqu’aux confins de la planète. Il est soumis à une réflexion qui dépasse ses propres intérêts directs et immédiats. Par-là, toutes les formes de frontières ou de barrières sont remises en question, voire effacées : qu’elles soient étatiques ou géographiques, culturelles et économiques, sociales ou religieuses.
La téléphonie sans fil est aujourd’hui très largement répandue, dans tous les milieux. Son coût est devenu abordable pour la plupart ; elle permet désormais la mise en place et le développement d’un gigantesque réseau, très dense, qui met tout le monde en contact avec tout le monde.
La vulgarisation rapide de « la toile Internet », à des prix là encore de plus en plus accessibles, permet de donner une véritable consistance et une cohérence sensible à la notion de « patrimoine mondial » : sur le plan intellectuel et scientifique, artistique et économique.
Tout cela change fondamentalement les données de la société et les enjeux de la vie. Par-là, l’humanité passe à un stade supérieur de son évolution, agrandissant l’écart décisif d’avec son animalité d’origine.
Ainsi, cette large trame relationnelle et informationnelle, progressivement et patiemment tissée, ouvre très évidemment des perspectives inédites et importantes. Elle permet d’établir, peu à peu, une véritable « conscience commune », des règles et des références partagées par le plus grand nombre. Sur le plan de l’éthique existentielle, concernant la personne et la collectivité (respect de la dignité, des droits et devoirs de l’humain), comme sur le plan de la bonne gouvernance généralisée (respect des règles solidaires, de la transparence communautaire et du bien public), tout devient plus concret, plus sensible.
Le brassage des idées et des opinions finit par faire ressortir une certaine forme de consensus, de progrès dans « la mentalité » des populations. C’est ainsi qu’apparaît peu à peu, de façon consistante, la notion de « société humaine ».


2. HEURS ET MALHEURS DE LA MONDIALISATION

Il reste évident que toute évolution entraîne fatalement des remises en cause dans les us et coutumes hérités du passé. Et celles-ci provoquent des mutations structurelles, bouleversant les droits acquis par certains, modifiant la répartition des rôles et des charges de chacun. Or, de telles transformations ne se font pas sans déchirements ni sans douleurs. Elles suscitent des malaises provenant des incertitudes sur l’avenir, sur l’adaptation aux nouvelles formes d’organisation qui se mettront en place. Comme on le sait, « le mouvement » est, par lui-même, un déséquilibre momentané, qui véhicule donc des risques. Quitter ce que l’on connaît bien pour aller vers l’inconnu suscite, immanquablement, des appréhensions légitimes ; cela provoque très souvent des angoisses compréhensibles. Voilà pourquoi il est dans l’air du temps de s’inquiéter voire de se lever contre le phénomène de « la mondialisation » qui prend forme et se répand, presque inéluctablement.
Des courants d’opinion apparaissent, des associations s’organisent ici et là, pour dénoncer et combattre ce processus de globalisation des sociétés qui, dit-on, effacera peu à peu les identités de chacun, les spécificités de chaque culture, les particularités de chaque peuple.
Il nous faut être très lucides : de tels dangers existent bien ! Par-delà les déclarations de bonnes intentions, ceux-ci persistent réellement, et il importe d’en tenir compte. Le resserrement des liens entre toutes les nations et entre tous les humains peut devenir source d’étouffement s’il n’est pas conçu et aménagé de façon très explicite pour préserver « l’âme de chacun ».
Il est certes possible de partager solidairement entre tous et de répandre ainsi largement le Bien comme il est également possible de semer le malheur et de répandre le Mal entre tous. Ainsi, le phénomène de la mondialisation peut bien se transformer en « Enfer » pour les hommes s’il favorise la domination des forts sur les faibles ; s’il développe l’exploitation des petits par les puissants. Il peut devenir véritablement catastrophique s’il promeut une « pensée unique », écrasante et annihilante, permettant la suprématie d’une force unilatérale qui étouffe toutes les autres composantes et réduit dès lors la civilisation à un bloc monolithique.
Effectivement, c’est là une éventualité qu’il ne faut pas négliger ou minimiser. Cela doit permettre, précisément, de prendre toutes les précautions qui s’imposent et de mettre les garde-fous apparemment nécessaires. Néanmoins, les risques et les dangers de telles dérives ne doivent pas paralyser ou effacer les avantages et les belles promesses d’une éventuelle réussite. L’épanouissement des peuples, harmonieusement intégrés, mérite tous les efforts, de toutes les forces positives du monde. Là se trouve le dilemme pour nos générations actuelles.
Il est certes naturel et salutaire que l’on puisse percevoir, dès à présent, les germes pernicieux de certaines volontés de puissance. Celles-ci pourraient exploiter à leur profit les structures d’interrelations et d’interpénétrations. Il est aussi vrai que l’on peut prévoir, dès maintenant, les affres de ces suprématies désastreuses, quelles qu’elles soient, afin de prendre toutes les dispositions pour éviter de telles situations. Il importe de circonscrire les risques de ceux qui voudraient imposer leur force et leurs lois, leurs manières de faire et leurs modes de penser, sur le reste du monde, de gré ou de force.
Les déséquilibres qui ressortent, de façon particulièrement évidente dans le domaine de l’économie internationale, rendent crédibles ces risques de domination, d’exploitation et donc de sujétion, de frustration. Force est de reconnaître que toutes les politiques jusqu’ici mises en place, notamment par les organismes internationaux spécialisés tels que la Banque Mondiale ou le Fonds Monétaire International, n’ont pas entraîné les effets rééquilibrants pourtant tant souhaités. La stabilité des pays pauvres est donc, par-là, toujours aussi précaire, de par la vulnérabilité de leurs populations et leur misère.
De par cette situation intenable, on peut expliquer et comprendre certaines réactions désespérées, venant d’hommes et de femmes humiliés, tentant de se rééquilibrer à travers des extrémismes de rejets ou des destructions. Certains terrorismes de l’actualité font penser parfois à la fameuse sentence poétique de Senghor : « Je déchirerai tous les rires Banania sur les murs de France ! ». Le sentiment ressenti est celui d’une révolte contre le mépris de certaines situations subies sans espoir.
N’est-ce pas précisément, face à de telles anomalies ou inégalités structurelles, que le Président Léopold Sédar Senghor réagissait sur les places internationales, avec la force de son verbe et la pertinence de sa réflexion ? C’est ainsi qu’il s’est levé plus d’une fois pour dénoncer, avec insistance, le phénomène de « la détérioration des termes de l’échange », entre les pays économiquement puissants et les pays du Sud. C’est ainsi qu’il s’est fait le porte-parole de tous ces pays malmenés par les intérêts dominants des pays nantis.


3. L’ISSUE PROPOSEE D’UNE CIVILISATION DE L’UNIVERSEL

C’est dire que l’on peut aspirer véritablement à une cohésion interdépendante entre tous les peuples de la planète, tout en restant lucide et exigeant. La réussite est à ce prix.
L’aspiration à une très grande liberté de communication et d’échanges entre les nations et entre les individus ne doit pas, fatalement, aboutir à un « laisser-faire » extrêmement dangereux pour les plus faibles. Cette volonté d’ouverture aux autres ne doit pas être synonyme de « laisser passer », aux dépens de l’intérêt et de la dignité de chacun.
La fécondité de la vision senghorienne, et sa politique préconisée, c’est précisément d’avoir su dégager une « prospective dynamique » qui prend en compte la réalité dialectique de toute existence, de toute vie évolutive. Senghor n’a pas fait l’impasse sur les dysfonctionnements perceptibles et sur les diverses sources de difficultés. Nourri des leçons de l’Histoire, il connaissait les obstacles dus à l’homme lui-même, à ses avidités, et celles intrinsèques au fonctionnement des sociétés.
Face à ces réalités, et malgré les crises et les tensions qu’elles provoquent parfois, Senghor nous propose « un volontarisme délibéré et optimiste ». Celui-ci est fondé sur le phénomène progressif de « l’hominisation » de chaque être, soutenu par l’esprit d’organisation et de méthode, au service d’un enrichissement mutuel à travers le développement des échanges réciproques... Il veut ainsi passer par-dessus les obstacles de l’Histoire et contourner les pesanteurs de l’actualité. Il s’efforce de miser sur le génie de l’Humain, qui fonde sa personnalité ontologique, et sur son aspiration profonde au mieux-être, voire au « plus être ».
N’est-ce pas Senghor qui s’écriait, avec la sagesse qui le caractérisait : « Si nous voulons vivre pleinement notre vie d’homme, il nous faut la fonder sur notre dignité d’homme ». C’est bien de cela qu’il s’agit, pour aujourd’hui comme pour demain ! C’est là une ambition qu’il veut audacieuse et imaginative, soutenue par une démarche méthodique, avec détermination et persévérance. Et c’est ainsi que se forgera, peu à peu, la « Civilisation de l’Universel » dont il a tant parlé.
Il est clair que pour édifier le futur auquel nous aspirons, à partir des complexités du monde dans lequel nous vivons, il importe d’avoir des objectifs clairs et précis, d’être motivés par un idéal fort et rayonnant.
Or, cette vision exaltante et cette perspective stimulante qu’il propose au monde, c’est l’ambition humaniste : celle qui prend ses racines dans les grandes et belles civilisations du passé, pour converger vers cette parousie qui concilie l’homme et la matière, l’humain avec l’humain. Ce cheminement qui concerne tous les pays, de toutes les races et de toutes les cultures, c’est celui du dépassement de l’esprit sur les contingences physiologiques ou matérielles. En général, c’est bien l’homme qui est le plus grand ennemi de l’homme, avec ses pulsions agressives et son avidité destructive. Il s’agit donc d’amener l’être humain, avec rigueur et clarté, à se concilier avec lui-même, puis avec les autres.
La « Civilisation de l’Universel », préconisée par Léopold Sédar Senghor, est une réponse à toutes les angoisses et à toutes les craintes générées, de nos jours, par la mondialisation. Elle est, fondamentalement, la symbiose des multiples apports fécondants issus des diverses cultures du monde, d’hier et d’aujourd’hui. Cette nouvelle Civilisation, qu’il entrevoit, intègrerait toutes les plus belles avancées de l’esprit humain, sous toutes ses expressions et sous toutes ses formes. Elle serait donc, tout naturellement, enracinée dans la compréhension et l’interpénétration interculturelle. Elle serait ainsi érigée sur le socle des ententes et des échanges géoéconomiques en quête d’harmonies.

4. LE BRASSAGE DES HOMMES ET LE DIALOGUE DES CULTURES

Il est évident que de telles perspectives ne sont pas simples ni rapides. Il va de soi également que de telles démarches sont multilatérales et progressives. Elles impliquent nécessairement un consensus de pensée à cultiver, à entretenir et à développer. C’est dire qu’il faut s’armer de patience et se nourrir de convictions ; tout en imaginant des lignes de conduites rigoureuses et un pragmatisme d’action capable de s’adapter à la multitude des situations. Cette dynamique se fonde sur un dialogue des cultures à structurer en permanence, et sur une tolérance interactive et positive, à tous les niveaux.
Chacun peut le constater à travers toute l’Histoire : De tous temps, les civilisations et les cultures se sont enrichies et épanouies au contact les unes des autres ; avec les échanges et les contributions des unes par rapport aux autres. C’est ainsi que la plupart sont arrivées à atteindre leur apogée, avec des surpassements qui parfois nous étonnent, même de nos jours !
Aussi, ce dialogue des cultures que préconise Senghor, c’est sans complexe qu’il faut l’aborder, et c’est avec sérénité qu’il faut le stimuler. Et cela ne peut se faire qu’avec un brassage des populations, organisé et maîtrisé afin de toujours sauvegarder les équilibres et éviter les débordements malheureux. Ce sont des excès ou des précipitations que surgissent, souvent, les tensions et les réactions négatives.
Toutes ces leçons, issues de la pensée Senghorienne, doivent être diffusées, méditées et exploitées. Des voies nous sont ouvertes afin d’éviter les déviances malheureuses et les heurts regrettables. Il est important, plus que tout, de réussir le passage à une nouvelle étape de l’Humanité : celle qui verra apparaître « les Citoyens du Monde ».