[ Article publié sur http://ethiopiques.refer.sn ]

Témoignages
- DE LA CONSTANCE DE SENGHOR ENVERS L’ALLEMAGNE


Ethiopiques n°69.
Hommage à Léopold Sédar Senghor
2ème semestre 2002

Auteur : Maguèye KASSE [1]

Nous avons été invité en 1988-89 à Barcelone par la Commission Internationale de Diffusion de la Culture catalane en compagnie d’éminents penseurs et hommes de culture, écrivains et artistes tels que Roger Garaudy, Jorge Amado, Carlos Saura, Amadou Makhtar Mbow.
Cette occasion, qui m’honorait profondément du fait de cet aréopage cité ci-dessus, avait comme prétexte un thème cher à Senghor : la diversité culturelle dans le dialogue nord sud. L’idée me vint alors de me ressourcer directement à la pensée du poète penseur, philosophe et politique Léopold Sédar Senghor. Il me fit l’amitié de me recevoir chez lui, à Fann-résidence (quartier de Dakar), un après-midi d’une radieuse journée, le 16 novembre 1988. Nous l’avons interviewé à cette occasion.
Issu du mouvement de révolte de mai 1968 qui a aussi secoué ma ville natale de Kaolack, nous avons, durant toutes nos années d’études en France, combattu l’homme politique Senghor. Notre lecture de l’époque et la compréhension quelque peu limitée qu’on avait des penseurs du communisme, en particulier Marx et Engels, nous avaient beaucoup influencé dans notre combat contre la Négritude. Nous avions arbitrairement isolé Senghor en qui on ne voyait qu’un réactionnaire, adepte de la politique française en Afrique et en Europe, singulièrement des thèses françaises sur l’Allemagne divisée d’après guerre. Le germaniste que nous sommes devenu ne pouvait cependant pas faire l’économie d’une étude sérieuse des influences de l’Allemagne et de ses penseurs sur la genèse et l’évolution de la Négritude pensée et pratiquée par Senghor.
Si nous jetons un regard rétrospectif sur cette période, notamment la complexité de la situation mondiale, nous sommes frappé d’une part par les fondements de l’affinité de Senghor avec cette Allemagne (la RFA) qui a choisi le fédéralisme et l’économie de marché. Nous sommes également frappé, d’autre part, par la constance avec laquelle Senghor n’a pas voulu reconnaître l’autre Allemagne (la RDA), jusqu’à l’effondrement de cet Etat qui revendiquait l’héritage de Marx et Engels. Ce que nous en retenons, c’est finalement une vision qui semble l’avoir habité et lui avoir donné raison avec la réunification des deux entités allemandes en 1989-1990.
Ainsi parlait Senghor :

« Mais je pense que cela ne me gênerait pas du tout que les deux Allemagnes se réunissent dans le cadre de l’Eurafrique. N’est-ce pas ? Actuellement, en avril, il y a un grand colloque organisé par le Secrétariat général de la Communauté Economique Européenne sur les rapports eurafricains. Je suis pour développer les rapports non seulement politiques mais culturels, surtout entre la Communauté Economique Européenne de l’Afrique. Je ne suis pas contre l’unification d’une Allemagne démocratique dans la Communauté Européenne. Et si les deux Allemagnes peuvent former une seule Allemagne, je n’y vois pas d’inconvénients. Je pense que les deux Allemagnes doivent se réunir, mais doivent commencer d’abord par se réunir culturellement avant la réunion politique. Il faut qu’ils retrouvent l’âme véritable allemande. Je dirais même l’âme germanique qui est romantisme avant tout et qui est proche de l’âme négro-africaine ».

Faisons donc un retour en arrière pour éclairer ce point de vue en partant de l’appropriation par Senghor de la pensée allemande et singulièrement de celle de Johann Wolfgang Goethe [2], en nous appuyant notamment sur son texte publié en 1949, à la naissance de la RFA, « Message de Goethe [3] aux Nègres nouveaux ». Nous l’interrogeons à ce propos :

« J’ai découvert un texte que vous avez fait en 1949 sur Goethe qui a été publié par l’UNESCO et qui a pour titre Le deuxième centenaire de la naissance de Goethe. Vous avez écrit « Le message de Goethe aux Nègres nouveaux » dans lequel texte vous parlez de votre rencontre avec Goethe et son œuvre Iphigénie en Tauride. Vous parlez également de Egmont, vous parlez des grands drames, vous parlez de la période classique allemande pleine d’humanisme, de tolérance ».

Senghor répondit par un souvenir plus précis :

« Je me suis passionné pour la philosophie mais surtout pour la poésie allemande. Mais parce que là, il y a, comme dans la poésie négro-africaine, les images d’analogie et de rythmes. Les Germains, qu’ils soient Allemands, Autrichiens ou Scandinaves, encore une fois, sont lucides. Ils sont intelligents. Mais en même temps ils sont plus sensibles. Vous voyez, il y a cette contradiction entre cette lucidité et la sensibilité ».


Comment va s’opérer cette appropriation, réception et par bien des aspects, identification avec Goethe ? En d’autres termes, mutation et lieu de dénouement de contradictions propres à Senghor mais aussi à l’époque qui l’a porté et à l’Afrique. Cette réception obéit implicitement à un fil conducteur qui traverse tout le XVIIIe siècle allemand et européen. Ce sont les idées généreuses qui portent le siècle mais des idées contradictoires tout de même que celles que véhicule ce siècle de l’humanisme, de l’affirmation de l’universalité de la nature humaine et des encyclopédistes. Et pourtant, idées significatives pour un Négro-africain,. « J’ai été très influencé par Goethe...Même pendant ma captivité, je n’ai pas détesté les Allemands [4] ». Nous sommes en 1940-1941. Officier dans l’armée française en 1939, Senghor est fait prisonnier par les Allemands en 1940. Il précise lui-même. "C’est à la fin de l’année 1941 ; j’étais depuis un an à Poitiers dans un camp de prisonniers coloniaux" [5]. La réception de Goethe est ainsi marquée par le premier terme d’une contradiction. Ce sujet colonisé et en captivité avait déjà manifesté des velléités d’indépendance dans une poésie qui se rapproche par bien des aspects du Sturm und Drang, premiers balbutiements de la Négritude. C’est en 1934, en effet, avec la fondation à Paris de la revue L’Etudiant Noir que le terme apparaît pour la première fois. Ces années correspondent aussi à une poésie que Senghor définit et qui fixe une étape importante dans sa mutation et sa conversion à la pensée de Goethe.

« Deux ans auparavant, j’étais encore plongé dans l’ivresse du royaume d’enfance, de la Négritude retrouvée, en proie aux laves brûlantes du volcan intérieur... Deux ans auparavant, ma quête, notre quête n’était que de nous-mêmes, nous ne cherchions qu’aliments à attiser notre ferveur, nous faisions feu de tout bois ». [6]

Ce "Message de Goethe aux Nègres nouveaux" revêt alors toute son actualité. L’Afrique a vécu la décolonisation, elle a vécu également une certaine idée de la coopération et de la cohabitation culturelle. Ces différents moments n’ont pas toujours été sans heurts et incompré- hensions dans la mesure où ils ont eu lieu dans une dimension unilatérale, l’Europe offrant davantage ses modèles culturels et de développement et l’Afrique perdant un peu plus de son identité dans un système d’échanges inégaux. Ce constat revêt d’autant plus de signification que ce qui semblait la seule voie possible pour des rencontres mutuellement profitables, le dialogue culturel, a perdu en substance. Le primat de l’économie semble l’emporter sur des considérations qui mettent l’homme au centre de la fin. C’est la raison pour laquelle la réception africaine de l’œuvre de Goethe reste encore d’actualité pour Senghor.

« Elle nous signifie, cette œuvre, que nous ne pouvons édifier la cité nouvelle de la Négritude sur les seules valeurs littéraires et artistiques, que celle-ci doit refléter notre évolution économique et sociale en intégrant, dans une assimilation active, les progrès scientifiques de l’Europe ; qu’elle doit se faire dynamisme et mouvement, partant humaniser la nature en la transformant pour la mettre au service de l’homme ». [7]

L’évolution économique de l’Afrique est accablante et n’augure de rien qui permette un réel développement. L’identité africaine se dilue dans un système culturel aliénant. Une mauvaise assimilation, quand elle existe, des progrès scientifiques et technologiques, conduit à des modes de vie et de consommation nuisible pour le continent africain comme partout ailleurs. En cela la pensée de Goethe n’en recèle que plus d’enseignements pour une nouvelle pensée philosophique qui interpelle tout le monde. C’est dans un nouveau message à chercher chez Goethe que la mutation de Senghor serait complète et réellement fidèle à la pensée de Goethe. Ceci nous ramène à un contexte plus proche et plus concret au plan économique, politique et culturel, au contexte sénégalais.
En effet, ce pays subsaharien ne recèle pas de richesses naturelles comparables à celles de la Guinée ou de la Côte d’Ivoire par exemple. Il n’en a pas moins des atouts de taille pour l’époque, qui intéressent la République fédérale née, rappelons le, en 1949. Il a une position géopolitique particulièrement intéressante. Et surtout il a, en la personne de son premier président, une personnalité à la fois politique et culturelle de premier plan. Léopold Sédar Senghor a conféré au Sénégal un statut particulier et suscité pour et autour de ce pays un intérêt certain, en Afrique noire et dans le monde. C’est une personnalité à maints égards exceptionnelle pour l’Afrique noire. Celle-ci s’affirme très tôt dans les années cinquante dans la politique française en Afrique.
Sur le plan culturel d’abord, avec l’affirmation du mouvement de la Négritude qui portait, à la manière de Senghor, en germe, une conception libératrice, celle-ci s’intégrant parfaitement dans le cours des revendications de l’Afrique noire à l’indépendance.
Senghor illustre le mieux à cette époque, en 1949 en particulier, une idée de la complémentarité entre l’Europe et l’Afrique noire avant la naissance du concept d’Eurafrique [8]. Cette complémentarité est d’essence culturelle sans exclure d’autres aspects fondamentaux, notamment politiques et économiques. Cela s’explique par une sorte de rupture dès ce moment-là dans la pensée de Senghor. Ses idées socialistes, par exemple, ne semblent pas déranger la RFA dans la mesure où elles sont davantage orientées vers des "modèles africains", de types communautaires, précoloniaux que vers une social-démocratie d’inspiration française ou vers le communisme [9]. Senghor est, du reste, franchement anticommuniste.
Il a découvert l’Allemagne, non seulement du fait de sa formation littéraire à travers ses penseurs, mais aussi en raison de l’admiration qu’il voue à celui qui est, à ses yeux, l’homme de la réconciliation franco-allemande, Konrad Adenauer, celui qui a façonné le visage de l’Allemagne fédérale des années cinquante à soixante. Dans une mesure presque identique, il a voué la même admiration au fondateur de la Ve République française le Général de Gaulle, celui qui a conduit les pays africains à l’indépendance, sans conflit violent, si l’on excepte l’Algérie. Senghor a de cette Allemagne une "image rêvée". Ce qu’il retient le plus du chancelier Adenauer, c’est, affirme t-il, sa tolérance, "cette qualité qui tient à l’intuition comme de l’entendement et qui permet de comprendre l’interlocuteur, même s’il est l’antagoniste, voire l’ennemi" [10]. C’est sans doute ce souci ou cette volonté de compréhension dont témoigne Adenauer vis-à-vis de la France, patrie spirituelle de Senghor, qui fait d’abord naître chez lui ce sentiment. Il retient ensuite l’attachement du chancelier à l’Europe, une idée qui est déjà présente chez Senghor à propos de l’Eurafrique. « La question de la participation des territoires d’Outre-mer doit cependant être résolue pour des questions de droit, mais aussi pour des raisons politiques ou même morales... L’avenir appartient à la dépendance mutuelle des peuples » [11].
Partant de « la liberté du citoyen... selon laquelle ce n’est pas l’Etat omniprésent mais l’homme qui doit être au centre de toutes les pensées et de toutes les actions » [12], tous deux aboutissant, d’après les conclusions de Senghor, au rejet du communisme au nom de la morale chrétienne, Senghor ne se lasse pas de citer l’attitude fondamentale d’Adenauer qui tente de forger le destin futur de l’Allemagne unifiée dans une Europe associée à ses territoires d’Outre-mer, dans la liberté. « De notre temps encore, nous verrons se décider la question de savoir si la liberté, la dignité humaine et le mode de pensée de l’Ouest chrétien resteront conservés à l’humanité, ou si l’esprit de la nuit, de l’esclavage et de l’Antéchrist étendra pour longtemps son fléau sur l’humanité souillée » [13]. Le choix de Senghor en faveur de la politique africaine de la RFA est un choix ancien et stable fondé sur des critères politiques et moraux clairs.
C’est la marque qu’il imprime à la politique qu’il mène avec ses collaborateurs aux commandes de son pays [14]. Senghor fonde, en outre, son point de vue politique et son attitude au plan théorique et philosophique. Au cours de nombreux entretiens accordés à l’époque (et jusqu’en 1980) à l’envoyée spéciale du journal Christ und Welt, Gisela Bonn (qui s’est ainsi taillée une réputation d’africaniste), Senghor revient souvent sur ce qui fonde sa démarche politique et philosophique, contre tout ce qui, de près ou de loin, s’évertue en Afrique noire à « importer artificiellement l’idéologie communiste » [15]. Senghor se définit comme un homme de synthèse entre différents éléments apparemment contradictoires, ce que ne cesse de souligner la presse ouest-allemande [16]jusqu’à son départ volontaire des affaires politiques en 1980 dans une transition "en douceur", "sans coup d’Etat" et de "manière démocratique".
La révolution estudiantine de mai 1968, qui a secoué l’Europe occidentale, n’a pas épargné le Sénégal, de même que les grèves ouvrières de la même époque. Ces problèmes de politique intérieure n’ont pas affecté l’image du Sénégal et le prestige de Senghor, dont jouit en Allemagne fédérale [17]. Il représente un modèle démocratique pour toute l’Afrique noire aux yeux du gouvernement de la RFA [18]. Une démocratie telle que la conçoit l’Occident, la France et la RFA en particulier, pour l’Afrique noire. La presse allemande ne tarit pas d’éloges pour la "fille préférée de la France" et l’ensemble des media accorde une place particulière à Senghor qui a réussi sans difficultés majeures à amorcer la transition vers « la civilisation ». Gisela Bonn ne titre t-elle pas son ouvrage Afrika verlässt den Busch ! Senghor est son modèle. Elle est donc, avec le journaliste et africaniste Rolf Italiaander, de ceux que l’on présente volontiers comme de grands spécialistes de la future Afrique, qui a du mal à s’affranchir de la barbarie née des revendications pour l’indépendance" [19].


Le 70e anniversaire de Senghor ne passe pas inaperçu et a un retentissement certain dans la presse allemande, à la mesure d’un prestige dont aucun autre homme politique de l’Afrique noire n’a joui en Allemagne fédérale [20]. Ce chantre de la démocratie mesurée, que cette dernière s’exprime dans le cadre du parti unique ou dans celui des « trois courants politiques », qui tolère même une certaine opposition, y compris « marxiste » [21], ne dérange point la RFA. On y voit même le meilleur soutien de l’Occident en Afrique noire [22] et on ne manque pas de souligner les points communs entre Senghor et Houphouët Boigny, le président de la Côte d’Ivoire : leurs expériences politiques tirées de la fréquentation des institutions politiques françaises de la Ve République. « Ces deux hommes ont beaucoup de points communs. Ils ont, en effet, le même âge, ils sont tous deux catholiques, mariés à des Françaises et ont participé à plusieurs gouvernements de la France, après avoir étudié dans des universités françaises » [23], souligne la presse allemande. Senghor est ainsi présenté comme un « Européen noir » (Tagesspiegel) qui a donné des gages et des témoignages de son attachement aux valeurs occidentales.
Si le Sénégal présente un intérêt économique très relatif, comparé à ses voisins, il compense cela par d’autres atouts, notamment sa position géostratégique, un climat à tous points de vue favorable aux investissements, une élite intellectuelle occidentalisée et qui s’est affirmée très tôt. Il présente surtout, en la personne de son poète Président Senghor, les conditions nécessaires à la réalisation d’un vœu déjà exprimé en 1959 par les milieux politiques de la RFA, notamment la CDU. En effet, à la question « comment l’Homme blanc peut-il se sauver et être sauvé en Afrique noire ? » tout comme celle de Rolf Italiaander ou d’autres quant à la destinée de l’Afrique noire des indépendance, la réponse proposée est déjà programmatique : « Par une explication psychologique adaptée aux peuples de couleurs du Proche Orient et d’Afrique, coordonnée pour leur faire comprendre, par la propagande et l’éducation, les avantages d’une politique eurafricaine » [24], Senghor prolonge la réponse par sa poésie, sa philosophie de la Négritude et son humanisme qui tendent à la conciliation des contraires, quittant les sentiers de la révolte contre l’Europe des premières heures de la Négritude :

« Dans cette quête aventureuse du Graal-Négritude, nous nous faisions des alliés de tous ceux en qui nous découvrions quelque affinité. Et pourquoi pas des Allemands, malgré Hitler ? Nous nous laissions séduire par la brillante thèse de Léo Frobenius, selon laquelle l’âme nègre et l’âme allemande étaient sœurs. N’étaient-elles pas l’une et l’autre filles de la civilisation éthiopienne qui signifie « l’abandon à une essence païdeumatique, don d’émotion, sens du réel, tandis que la civilisation hamitique à qui s’apparente le rationalisme occidental signifie volonté de domination, dont d’invention, sens du fait ?... Avec Goetz von Berlichigen et Egmont, nous montons à l’assaut de l’impérialisme capitaliste, revendiquant pour les peuples noirs plus encore que l’indépendance politique l’autonomie de la Négritude » [25].
Ce n’est pas un hasard si cette partie de son œuvre est la plus cnnue et la plus commentée en Allemagne fédérale, au début des relations de celle-ci avec l’Afrique noire. Elle a trouvé en Senghor un porte-parole qui puise son inspiration dans la Grèce antique, le classicisme allemand et le romantisme (Goethe fait partie de ses lectures et auteurs préférés à une époque justement où Goethe est réticent à toute forme de Révolution au sens de la Révolution Française, prônant une démarche évolutionniste) sans parler de Leo Frobenius.

« Jeune professeur débarrassé des examens et concours, militant de la Négritude, qui avait juré d’oublier Descartes et ses principes, je découvrais avec ivresse les poètes Novalis et Brentano, plus tard Heine et Hölderlin - sans parler des poètes prosateurs qu’étaient Hoffmann et Eichendorff. Je découvrais, après les philosophes et les ethnologues, les poètes allemands : tous les soleils et toutes les ombres, les forêts et les mers, les golfes et les montagnes, tous les sommets et les abysses du cœur et de l’imagination. Pour moi, c’était cela l’Allemagne. Ni la guerre, ni le Front-Stalag, ni le camp de travail n’ont pu effacer cette idée rêvée de l’Allemagne ». [26]

Il se sent proche de l’âme allemande, parlant de la définition de la Négritude :

« La meilleure définition que je puisse vous donner est une définition allemande : le Neger-Sein. Je voudrais vous renvoyer à un historien allemand des civilisations africaines, Leo Frobenius, qui a essayé, à sa manière, de définir dans son ouvrage Histoire de la Civilisation Africaine le fait d’être nègre, par des facteurs comme le sentiment et l’expression. Il faut partir de là. Et ces deux facteurs caractérisent l’âme allemande ». [27]

Ce sont néanmoins certains aspects de son œuvre, sa référence à une Afrique mythique et à l’humanisme qui expliquent l’intérêt que lui porte, le premier en Allemagne, Jahnheinz Jahn, presque en « outsider ». C’est à cette époque que Jahnheinz Jahn commence à traduire cette partie de son œuvre en RFA. [28]
Senghor devient membre de l’Académie des Beaux-arts de Bavière [29]avec Aimé Césaire le Martiniquais ; ils se retrouvent tous deux avec l’écrivain nigérian Ekwensi au centre des manifestations politiques de la troisième semaine africaine de la Deutsche Afrika Gesellschaft comme compléments culturels dans le dialogue que Bonn noue avec l’Afrique noire. Il n’y a pas de manifestations politiques importantes pendant toute cette période en RFA et, s’agissant plus spécifiquement de l’Afrique jusqu’en 1980, dans lesquelles le nom de Senghor ne soit impliqué ou évoqué.
Il sert de trait d’union pour aplanir des difficultés au plan économique et/ou politique [30] ; Senghor est apparu comme un interlocuteur privilégié qui comprend et approuve sans réserve la politique que Bonn mène en Afrique noire. Il prendra le tournant amorcé à la suite de la troisième Conférence des Ambassadeurs allemands à Abidjan en 1968. Celle-ci initie le processus qui tend à rompre avec la Hallstein-Doktrin dans le sens de la détente, dans la politique africaine de Bonn [31].
Et c’est précisément en 1968 que les libraires allemands choisissent d’honorer celui qui, à leurs yeux également, incarne le mieux le modèle parfait de l’artisan d’un dialogue entre l’Europe et l’Afrique noire dans lequel la RFA occupe une place si importante. On lit dans les commentaires qui saluent l’événement :

« En lui décernant le prix, le 22 septembre 1968, les libraires allemands honorent en lui et sa politique et son œuvre poétique et littéraire dédiée à la compréhension entre l’Europe et l’Afrique, consacrée à la synthèse des deux cultures dans le sens d’une fraternité spirituelle. Senghor s’est servi d’une maîtrise parfaite de la langue française pour délivrer le message de l’Homme noir au reste du monde » [32]

Senghor entend poursuivre cette politique qui est partie intégrante et importante de la conception de la culture : « L’art, la poésie, la politique et la culture constituent une unité sacrée ». C’est ce qui explique aussi l’importance d’une autre distinction allemande, le prix Grotius que lui décerne en 1971 [33], à Düsseldorf, la Fondation Grotius pour la propagation du droit international. Cette fondation s’occupe de relations internationales réglementées par l’observation du droit, en rapport avec les revendications des pays du Tiers Monde, sous-développés, contre l’abus de la force exercée par les pays riches, lit-on dans le compte rendu de Jahnheinz Jahn à cette occasion. Les revendications des pays en voie de développement pour la stabilisation des prix des matières premières sont d’actualité.
Jusqu’à son retrait des affaires politiques, Senghor accumulera les distinctions en RFA. En 1981, la ville de Solingen lui décerne un prix d’honneur Schärfste Klinge [34]. Senghor est le trait d’union entre le Sénégal et la RFA.


Revenons un instant à notre entretien

M. K.

« La question que je me pose, c’est que dans ces rapports avec l’Allemagne, il y a quand même une place très importante qui a été faite de manière presque exclusive selon les époques à l’homme d’État et au poète ».

L. S. SENGHOR

« Evidemment je ne dis pas que c’est l’homme d’État ou le poète. Je m’engage entièrement, l’homme d’État et le poète. Mais chez les Allemands justement, je laisse le coté politique car je suis contre tout ce qui peut paraître hitlériste (sic). Mais je me sens proche de la sensibilité allemande ? Pas la sensibilité politique allemande ».

M. K.

« Et pourtant les spécialistes de la culture, pour prendre l’exemple de la R.D.A, se sont intéressés très tôt et de façon très positive à l’ensemble de ce que vous avez publié à l’époque ».

L. S. SENGHOR

« Ah ! Oui. Mais en ce moment là ils se mettaient sur le plan culturel pas sur le plan politique ».

M. K.

« Je reviens un peu en 1960 parce que c’était le début d’un ensemble de relations avec le monde germanique en particulier. Je sais bien que du point de vue politique, il y a eu beaucoup plus de relations avec la R. F. A. qu’avec la R. D. A. D ‘ailleurs, il y n’en avait pas. Et pourtant du point de vue aujourd’hui des objectifs que les uns et les autres s’étaient fixés y compris par la suite, il y a eu beaucoup de convergences sur la question ».

L. S. SENGHOR

« Mais justement c’était un problème politique. Ce n’était pas un problème culturel. Par exemple, parmi les pays communistes, je suis allé uniquement chez les Roumains parce que ce sont des latins. Mais ailleurs, je ne suis jamais allé dans les pays qui étaient trop sous la botte des Russes. Et j’ai toujours refusé les invitations en U. R. S. S. Je suis un grand admirateur de ce que j’appelle la slavitude parce que c’est la sensibilité slave. Mais je suis anticommuniste. Mais en même temps, je n’étais pas contre la culture. Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, quand j’étais là au contraire, j’ai favorisé l’enseignement du russe et des langues slaves parce que du point de vue de notre sensibilité, nous sommes plus près des Slaves et des Germains que des Latins. Mais bien sûr, parce que nous étions là dans le domaine de la culture. Dans le domaine de la culture, nous sommes près des Allemands. Dans le domaine politique, nous sommes loin des Allemands. Dans le domaine culturel, nous sommes près des Allemands et même des Slaves ».

Sur la base d’une entente politique parfaite, le Sénégal et la RFA entretiennent des relations politiques, économiques et culturelles que les deux gouvernements à chaque période qualifient d’exemplaires depuis décembre 1960. Le premier accord qu’ils signent le 27 Juin 1961 porte sur la coopération économique et technique. Il embrasse pratiquement tous les domaines d’activité ; il est complété par celui du 24 janvier 1964 qui encourage les investissements de capitaux privés allemands. Un accord culturel suit le 1er juillet 1969, visant la promotion culturelle de chaque pays dans l’autre. 1973 voit s’ouvrir des perspectives concrètes avec la mise en place, au plan universitaire, du second département d’allemand (après celui de la Côte d’Ivoire), dénommé par Senghor lui-même Département des Langues et Civilisations germaniques. Senghor insiste beaucoup sur cette appellation très suggestive.
En effet, Senghor matérialise ainsi une idée chère à Goethe dans le dialogue des civilisations avec la conception de la Weltliteratur (littérature universelle), conception qui tend au rapprochement des peuples par delà les différences culturelles et par l’apprentissage des langues étrangères, véhicules des cultures.