[ Article publié sur http://ethiopiques.refer.sn ]

2. Dossier
- CONTES NEGRO-AFRICAINS ET CONTES NEGRO-AMERICAINS


Ethiopiques numéro 8
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : François Bogliolo

A la lecture des cinq séries de contes qui suivent, on pourra constater que le texte africain se retrouve outre-Atlantique, peut-être plus mot pour mot (et, somme toute, ce n’est là qu’un des reflets de l’oralité) mais transposé, le plus souvent, idée pour idée. Il n’est « pas le même mais le semblable » [1].
Quelques travaux ont déjà été réalisés dans ce domaine, depuis Suzanne Comhaire-Sylvain, avec Les contes haïtiens [2] jusqu’à Hilda Perera, Idapo. El sincretismo en los cuentos negros de Lydia Cabrera [3], pour ne citer que les ouvrages traitant particulièrement de la question. Mais généralement, les critiques, s’ils ont réussi à trouver des rapprochements, n’ont jamais tenté d’en apprécier la valeur, c’est-à-dire, n’ont jamais essayé de montrer pourquoi tel élément du conte africain avait disparu, pourquoi tel autre avait subsisté, pourquoi un nouveau était apparu ; par exemple, dans le livre de H. Perera, tout juste dix pages ont été consacrées à la « mentalité et aux thèmes à prédominance africaine », mais sans comparaisons expliquées ; Comhaire-Sylvain a voulu montrer « l’origine immédiate et l’extension » de certains types de contes, d’origine africaine pour la plupart, mais sans rechercher les motifs de cette extension. Dans les anthologies célèbres, ou moins courantes, les auteurs comme Basset, Roméo... ont donné les versions américaines, mais sans, évidemment, s’intéresser aux problèmes de diffusion et de conservation [4].
C’est donc cela, le pourquoi et le comment de la survie des quelques contes cités, qui fait l’objet de cette étude, dans l’attente d’un travail plus exhaustif sur la question, qui ne pourra se réaliser sans difficultés : la première, lorsqu’on aborde les contes négro-américains, étant celle de la documentation.
Le conte, œuvre orale par excellence, ne peut que disparaître dans une société qui s’alphabétise et se technifie. Certes, les travaux systématiques de compilation ne font pas totalement défaut : il existe ceux de R. Guirao ou de R. Lachatanère pour Cuba, de R. Vélasquez pour la Colombie, de Andrade pour la République Dominicaine, de Mason y Espinoza pour Puerto Rico, par exemple, et en restant dans des pays de langue espagnole à forte concentration noire [5].


Mais il est difficile de croire qu’à ce jour la totalité des contes des communautés noires ait été recensée et diffusée de façon valable. Dans telle anthologie [6] de contes latino-américains, qui en comporte une centaine, d’origine indienne ou européenne, on n’en trouve qu’un seul d’origine africaine. Cela est loin de représenter la proportion réelle des négro-africains et de leur littérature orale, mais réfléterait l’oubli dans lequel elle est tombée.
Cela s’explique par les difficultés que soulève cette compilation à son premier stade : celui de l’enregistrement. A Cuba, par exemple, les lucumi (ex yoruba) parlent encore à peu près leur langue, ou un créole fortement africanisé ; Lydia Cabrera dut faire la traduction des contes qu’elle publia. En Colombie, R. Vélasquez reconnaît : « Par honnêteté intellectuelle, nous devons confesser que la majorité des habitants de la côte ne parle pas correctement notre langue... Nous traînons notre langage comme nous pouvons, pour communiquer avec les hommes » [7].
Et c’est auprès des conteurs noirs des communautés les moins atteintes encore par la technique moderne que l’on pourrait trouver les contes, non pas « africains », mais « négro-américains », ceux qui, cependant, ne risquent pas d’avoir subi des influences étrangères susceptibles de leur faire perdre une partie de leur valeur de document oral traditionnel. Or ces documents originels sont trop peu nombreux (ainsi que d’autres « mineurs » : devinettes, proverbes, chansons [8], ils intéresseraient linguistes, ethnologues, critiques littéraires « afro-américanistes » et « africanistes » même, en effet, seule une étude comparée entre les contes noirs (ou mieux, la littérature orale) d’Afrique et d’Amérique - d’où se dégageraient les thèmes forts et secondaires, la place de l’histoire, de la géographie, le rôle du style, etc... - semble capable de faire progresser aujourd’hui ce domaine ; et il ne faut pas oublier que c’est un des plus importants, avec la musique et la religion (mais nettement moins étudié que ces deux-là), du patrimoine culturel nègre, tant en Afrique qu’en Amérique.
Le conte qui faisait le bonheur du noir en Afrique « sous les étoiles » a subsisté en Amérique, chez les esclaves et leurs descendants, car il a continué à assumer ses fonctions ludiques (les plus apparentes, et qui lui ont permis sans doute de ne pas être détruit par les maîtres, et de ne pas subir le sort de nombreux rites ou chants), littéraires, philosophiques, morales, sociologiques. La vitalité de ces contes est témoignée, s’il le fallait encore, par leur apparition dans la littérature écrite contemporaine. Et l’on peut comparer l’effort de re-création et de diffusion de Birago Diop ou de Bernard Dadié à celui de Lydia Cabrera qui publia, dès 1936, Contes nègres de Cuba ; pour surprenant que cela paraisse, la première édition fut celle de la traduction française, faite par Francis de Miomandre, et rapidement connue de certains négro-africains [9]. Dans son premier roman, Terre mouillée, l’auteur négro-colombien Manuel Zapata Olivella incluait en 1947 (donc plus de dix ans avant la compilation systématique de son compatriote R. Vélasquez) un conte de Tio Conejo (Oncle Lapin) [10]. Le romancier vénézuélien Romulo Gallegos avait déjà introduit une aventure très syncrétisée de Tio Conejo dans Pauvre noir, publié en 1937 [11].


Mais le conte reste plutôt le chef-d’œuvre de l’anonyme, et le conteur négro-africain ou négro-américain doit être un artiste complet. Voici Okro, vieux conteur du sud de la Côte d’Ivoire : « Le rythme, le chant, la danse, la mise en scène (il est multiplicateur de personnages, il est serpent et panthère à la fois) tout concourt à faire participer le spectateur, à donner à son conte le caractère d’un théâtre total » [12]. Voilà le conteur sans nom qui a inspiré Lydia Cabrera [13] : « En développant la trame fantasmagorique de ses contes, ce vieux, qui finalement dut céder face à la mort, se convertissait en quadrupède, en oiseau, en arbre ou en fleuve... ». Les acteurs n’ont pas plus changé que les spectateurs : la mémoire ancestrale pouvait donc demeurer vivante ; le moment choisi est, aussi, le même : le conteur africain raconte :
« Pour les bambins qui s’amusent au clair de lune, la nuit,
... Quand les nuits
de la saison froide s’étirent et s’allongent, à l’heure tardive...
 [14].
Le barde colombien affirme que
« celui qui conte de jour, ment » [15]. Pour cela, la veillée est un acte collectif de part et d’autre de l’Atlantique.
Les cinq contes choisis le furent donc parmi beaucoup d’autres ; leurs valeurs d’exemple fut le seul critère de sélection ; il eut été difficile, dans le cadre présent, d’en comparer totalement plus de cinq, mais, évidemment, ils existent et seront à l’occasion utilisés comme références. Le rapprochement entre les deux versions des mythes-contes sur l’origine de la mort est dû, comme je le soulignerai, à Roger Bastide [16] ; celui entre les contes des cycles d’Araignée-Anance et de Lièvre-Lapin est évident et a été fait maintes fois déjà. Seuls les rapprochements entre les versions sur l’origine des races et sur le problème du mariage me sont imputables, de même que les six traductions.


Les contes africains et leurs répliques américaines

LA MORT

1°) LES CONTES.

a) Conte malgache.

Pourquoi les hommes ont des enfants qui meurent ?
Au commencement, Dieu avait créé et mis sur terre un seul homme et une seule femme. Un jour, il les interrogea et leur dit :
- « Que préférez-vous, la mort de la lune ou la mort du bananier ? »
- « Seigneur, dirent-ils, nous ne comprenons pas ».
- « Voulez-vous être comme la lune qui reste invisible tous les mois pendant quelques jours, mais qui reparait ensuite, ou préférez-vous être comme un bananier qui meurt après avoir donné ses fruits ? »
- « Seigneur, expliquez-nous ce que cela signifie, car nous ne comprenons pas encore ! »
- « Eh bien, voici : la lune continue toujours à exister par elle-même, bien qu’elle semble mourir tous les mois, puis ressusciter au bout de quelques jours, tandis que le bananier meurt tout à fait ; mais avant de mourir il donne naissance à plusieurs rejetons qui lui succèdent. Choisissez ce que vous préférez, car il faut que vous vous décidiez pour une chose ou pour une autre ».
Ils réfléchirent un peu puis ils dirent :
- « Koezy Zanahary [17], nous préférons mourir comme le bananier qui laisse après lui des successeurs ».
C’est lors, dit-on, que les hommes meurent et qu’ils laissent des enfants pour les remplacer [18].


b) Conte colombien.

Quand et comment la mort apparut sur la terre.
Il y a très longtemps, le ciel et la terre étaient très rapprochés, à tel point que lorsque Dieu se mettait sur le balcon de son palais il dominait ce que Adam et Eve faisaient à l’intérieur de leur case, dans leur champ et dans leurs mines. Le couple était si près de Notre Maître que celui-ci se rendait compte si les époux avaient des vêtements neufs, des bijoux dans leurs coffres et du pain ou de la viande dans le garde-manger. Les jours de fête, Dieu les invitait en signe d’amitié. Comme nos premiers parents étaient de bons voisins, le Seigneur leur donnait de la nourriture, des vêtements à moitié usés, des souliers presque neufs, de grosses toiles les jours de froid, des harpons et des fusils pour la chasse, des médicaments, des clous et des cadenas pour leur maison, des couvertures, des pagnes de madras, des cotonnades, de la poudre, des fusils à deux coups, du maïs trié. En un mot, Dieu et ses serviteurs s’entendaient parfaitement bien.
Une fois, Dieu leur envoya en cadeau une pierre noire, très dure. Eve la prit, et la regardant très soigneusement, elle se demanda :
- « A quoi peut bien servir ceci qui ne se rompt ni avec la hache, ni en tapant dessus et qui ne peut être moulu ? La dent, la scie, rien n’y pénètre. Dieu s’amuse avec nous et se moque de notre pauvreté ».
Eve, pleurant de colère, attendit son mari, qui était à une « minga » [19] depuis quelques jours, pour décider de ce qu’ils avaient à faire.
Adam, informé, se mit à réfléchir à la question. Aucun doute possible : Dieu se moquait d’eux. On ne pouvait mettre cette pierre dans la besace, car elle était très lourde, ni s’en servir dans le lavoir, car elle était très petite, ni comme mortier car on ne pouvait la façonner, ni pour y poser la marmite car les flammes ne s’élevaient plus. Puisque c’était comme cela, cette pierre, noire comme les quiscales [20] et dure comme le fer ne servait à rien.
Adam rendit son cadeau à Dieu qui lui dit :
- « Comme vous n’acceptez pas le petit cadeau que je vous ai fait la semaine dernière, recevez à la place ce régime de bananes ».
Adam et Eve furent très contents de ce régime, et lorsqu’ils l’eurent mangé, Dieu vint pour leur dire :
- « J’ai voulu vous faire éternels comme les pierres. Vous avez préféré une vie courte comme les bananes. Eh bien, vous serez comme elles. Vous naîtrez, vous grandirez, vous aurez des enfants qui vous remplaceront et vous mourrez.
Après cela, la mort apparut sur terre [21].

c) Remarques.

C’est donc à Roger Bastide que je suis redevable du rapprochement de ces deux contes. Dans Les Amériques Noires, on peut lire : « En Colombie, nous avons retrouvé sous forme de conte un mythe très étudié en Afrique du Sud et à Madagascar sur l’origine de la mort. Selon ce mythe, Dieu donne le choix aux hommes entre deux destins : celui de la pierre ou celui de la banane. La pierre qu’ils refusèrent n’étant pas comestible, leur aurait donné l’immortalité ; mais ils préférèrent la banane qui peut se manger (d’où la mort de l’individu, mais en même temps la perpétuation de la race symbolisée par le régime de bananes) [22]. D’après Bastide, il existerait donc d’autres versions, peut-être plus proches de la colombienne que celle que je cite ici.
D’autre part, Blaise Cendrars, dans son Anthologie nègre [23] donne un autre conte, hottentot celui-ci, sur l’origine de la mort qui peut se rapprocher d’une deuxième version colombienne : un animal sert d’intermédiaire entre Dieu et les hommes et joue mal son rôle [24] ; l’on retrouve ce même conte à Cuba [25].


2°) ANALYSE.

a) Les similitudes peuvent ici paraître légères ; en plus de l’essentielle signalée par Bastide, le choix entre « le destin de la pierre (la lune, astre nocturne, ayant néanmoins été remplacé par la pierre noire, couleur de nuit) ou celui de la banane », d’autres peuvent être soulignées : la présence d’un Dieu unique en Afrique, ce qui favorisa le syncrétisme des religions africaines et catholique en Amérique ; l’existence d’un premier couple que l’on retrouve dans les mythes de beaucoup d’autres peuples.
Le parallélisme que l’on peut établir entre les styles et les structures est, bien entendu, dû au genre oral : introduction brève (au commencement ou, il y a longtemps) et dialogues, même si le conte colombien a perdu en vivacité, pour vouloir entrer dans des explications plus détaillées.
b) Les originalités sont donc plus enrichissantes. Dans le conte malgache les hommes sont vraiment libres de choisir une destinée, qu’ils acceptent, alors que dans le conte colombien, ils sont forcés, par la nécessité de choisir l’indispensable - la nourriture - et de rejeter l’inutile - une pierre qui ne servait à rien dans la vie quotidienne (et non plus un astre dont le fonctionnement est vital - ce qui rendait les termes du choix égaux). Il y a là deux attitudes différentes, face à la vie et aussi face à la divinité, explicables lorsque sont connus les contextes socio-économiques dans lesquels vivaient les noirs en Afrique et en Amérique.
En Afrique, la liberté du noir était avant tout limitée par les éléments naturels, ici représentés par la lune et le bananier. En Amérique, le noir esclave connaissait en outre la présence du maître, riche (« le balcon du palais ») et d’une religion imposée. Les précisions concernant les objets indispensables à la vie de tous les jours (vêtements, fusils, couvertures, médicaments, clous...) que l’on trouve dans le conte colombien ne sont pas de simples ornements littéraires : ils dénotent le dénuement total dans lequel se trouvait l’esclave qui recevait tout du maître.
Les relations entre Dieu et ses créatures sont dans le conte malgache empreintes de respect : la divinité est garante de l’ordre établi, elle assure la cohésion de la société. Au contraire, dans le conte colombien - pourtant l’on reconnaît en partie la familiarité des rapports divinité-homme qui prévalent en Afrique - la religion catholique, car il ne peut s’agir que d’elle (la présence d’Adam et Eve ne fait que le confirmer), est presque remise en question, et elle est bel et bien subie. C’est Dieu qui donne la pierre, puis le régime de bananes et qui explique après coup, et non pas avant, comme dans le conte malgache. Tous les autres détails insistent justement sur ce qu’il y a d’original dans l’expérience américaine : les mines (pour lesquelles on avait amené les esclaves), la mode vestimentaire...
Ce conte reflète donc le profond désarroi dans lequel se trouve le négro-colombien face à une existence nouvelle ; la mort n’est plus tellement un événement naturel dont le négro-africain est entièrement responsable, mais plutôt une situation provoquée peut-être pour limiter les souffrances d’ici-bas ?

LES RACES

1°) LES CONTES

a) Intrigue du conte africain.

Elle nous a été donnée par Mineke Schipper-de-Leeuw [26] : « Nous ne pouvons pas passer sous silence le mythe africain expliquant l’origine des Blancs et des Noirs, qui est sans doute aussi ancien que leurs contacts en Afrique. Les premiers, des étudiants zaïrois, nous ont signalé et raconté cette histoire, par la suite nous l’avons trouvée attestée par Basset, Cendrars, Mercier et Knappert. L’intrigue est assez simple : Dieu le père a deux fils, Manicongo et Zonga, qu’il veut mettre à l’épreuve. Il leur dit d’aller le lendemain à l’aube se baigner dans un lac non loin de chez eux. Sagement, le cadet, Zonga, veille toute la nuit et, le matin, avant le premier chant du coq, il arrive au lac, plonge dans l’eau et, à son grand étonnement, il voit que son corps devient tout blanc. Manicongo, par contre, mange, boit et danse, dort ensuite profondément et se réveille, avec retard, d’un sommeil réconfortant. Rejoignant son frère au lac, il veut se baigner, mais l’eau se retire et il ne réussit à se blanchir que la paume des mains et la plante des pieds. Zonga est récompensé par le père qui lui donne le premier choix dans les richesses paternelles. Zonga a donc tôt fait de s’emparer du papier, des plumes, d’une longue-vue, d’un fusil et de la poudre. L’aîné, Manicongo doit se contenter de ce qui reste : des bracelets en cuivre, des cimeterres en fer, des arcs et des flèches. Après ce partage, ils ne peuvent continuer à vivre ensemble à l’intérieur de l’Afrique et Dieu le père décide de les séparer : Zonga franchit l’océan et devient le père des Blancs, Manicongo reste en Afrique, il est le père des Noirs.
Les éléments qui constituent ce mythe ont déjà été recueillis et notés dans Premier voyage du sieur de La Courbe fait à la coste d’Afrique en 1685. A la fin de sa narration, La Courbe note un autre élément étiologique : le Noir ne supportant pas d’être défavorisé par rapport à son frère blanc ne cesse de courir après celui-ci afin de reprendre tout ce qu’il peut : « Les vols reprochés aux Noirs ne sont donc qu’une entreprise exercée contre des frères plus rusés et mieux partagés ». Dans sa variante du même mythe, Cendrars affirme que, après la séparation des deux frères, les Blancs ramassent des richesses extraordinaires grâce à leur héritage, les Noirs restent pauvres comme auparavant. L’idée largement répandue en Afrique selon laquelle blanc signifie nécessairement riche et noir, fatalement pauvre, s’y associe donc tout naturellement [27]

b) Conte cubain

Pourquoi il y a des hommes blancs, bruns et noirs ?
Celui qui créa le monde fit les hommes d’une même couleur. Et il s’appliqua à les faire noirs, avec la couche de fange du premier marigot que la première pluie forma sur terre.
Celui qui créa le monde était alors fréquemment présent sur le nouveau monde. Il descendait du Ciel avec plaisir et il se complaisait à faire des cadeaux à ses créatures. Il leur apprenait quelques métiers ; beaucoup de bonnes choses qui, après, furent oubliées. Si quelqu’un, un animal, un arbre, un minerai, se sentait malheureux, le Créateur lui-même le consolait et trouvait une solution. Et c’est ainsi qu’il rencontra une fois trois frères qui discutaient dans un verger en mangeant des fruits. Olofi [28] entendit que le plus petit d’entre eux disait en se référant à la couleur de sa peau :
- « Je ne voudrais pas être noir mais blanc comme le jour ».
Intervenant, il lui dit :
- « Eh bien mois je connais un marigot dont les eaux, préparées par moi, peuvent te blanchir, si tu le désires, immédiatement la peau ».
Et sans se faire prier, Dieu conduisit les trois frères à un trou d’eau glacée. Le deuxième, Dieu lui ayant annoncé que l’eau était extrêmement froide, mais miraculeuse, pensait ainsi :
- « Nous verrons ; s’il est bien vrai que ces eaux blanchissent je me baignerai ».
L’aîné, distrait, pensait déjà à autre chose, alors que le plus jeune se lança résolument dans le marigot et, plus il se lavait et s’éclaboussait :
« Brù-ù-ù-ù
Chuàmbula-chuàmbula-wechené Chuàmbula-chuàmbula-wechené
Chuàmbula-chuàmbula !
 »
plus clair, il devenait. Jusqu’à ce que totalement blanc, de la tête aux pieds, beau comme le jour, il sortît du bain.
Celui qui avait pensé : « Nous verrons... si ces eaux blanchissent je me baignerai », en voyant cette miraculeuse transformation de son frère, se pressa d’y entrer, et imitant ses gestes, il fit comme lui. Mais, « blaf-blaf-pla », l’eau ne chantait plus joyeuse, cristalline, abondante ; elle était toute remuée et sale de vase. Son teint pâlit un peu et il sortit du bain mulâtre.
L’aîné ne trouva plus d’eau, mais de la fange ; il se lava la plante des pieds et le creux des mains, qui déteignirent assez. Mais tout le reste demeura aussi noir qu’avant.
Le plus jeune, se remplissant d’orgueil, fanfaronnant, dit en lui-même :
- « Je suis très supérieur à mes frères. Ils seront mes esclaves. La couleur de ma peau est la couleur de 0lofi. Dieu est blanc, comme moi, et en son nom je les soumettrai à mon bon plaisir » - et à haute voix - : « Je m’appellerai Eleyibbo ».
Il arracha une branche d’arbre et, en invoquant le nom de Dieu, il les roua de coups.
Le deuxième, humilié, étouffé par la peur et la rancœur, ressentit depuis lors une haine implacable, une jalousie secrète qui se traduisait en admiration sans limites envers son frère blanc. Il méprisa alors son frère noir et, devenu homme de main du blanc, il déchargea sa colère sur le noir à coup de pieds. Le mulâtre dit en lui-même :
- « Pour un peu ma couleur était aussi celle de Dieu. Au nom du frère blanc je te soumettrai à mon tour noir ; je vaux plus que toi, j’ai des traces de blancheur sur ma peau ! Et qui sait si un jour, si je me baigne à nouveau dans un marigot d’eau miraculeuse, je ne me vengerai pas de mon frère blanc et pour toujours j’en finirai avec toi ». Et à haute voix : « Je m’appelle... Kucunduku ».
Le noir très abattu se contenta de dire :
- « Noir j’étais. Noir je suis. Mon nom est Eru ».
(Eru, à cette époque, n’avait pas les cheveux aussi durs et crépus qu’aujourd’hui. Il n’avait pas non plus le nez épaté ni les lèvres épaisses).
- « Nous ne sommes plus frères : vous êtes mes esclaves », dit le frère blanc.
Il emmena Kucunduku avec lui, pour qu’il le serve ; il lui demanda de prendre soin de sa personne et de sa maison. Il envoya Eru aux champs et le chargea des travaux les plus durs et pénibles. Il ne lui permettait jamais de l’approcher. Il ne le traitait pas très différemment de ses animaux. Il oublia qu’il avait une âme. Il craignait que le contact de son frère puisse à nouveau teindre sa peau.


Un jour qu’Eru, toujours seul, méprisé, profondément malheureux, car le blanc ne perdrait pas une occasion de le châtier et le mulâtre de l’injurier, se lamentait amèrement sur son sort, assis sur un tas de fumier, le Diable eut pitié de lui.
- « Pauvre noir ! s’exclama-t-il. Personne ne t’aime, mais moi qui suis aussi noir et indésirable que toi, je t’aimerai un peu ».
Et de ses doigts de feu, il caressa la tête de l’esclave en lui grillant les cheveux pour toujours. Sentant sa tête brûler, Eru s’enfuit, trébucha sur un tronc, tomba à plat ventre et s’aplatit le nez. Par malheur, il y avait dans ce tronc pourri un scorpion énorme qui, se sentant importuné si violemment, lui enfonça dans la bouche son aiguillon, et les lèvres du noir grossirent démesurément pour toujours.
Et voilà pourquoi il y a des blancs, des mulâtres et des noirs.
Voilà pourquoi Olofi, comprenant qu’il avait agi à la légère, dit : « J’en ai fait une bien bonne ! » et depuis lors, jaloux de sa tranquillité il s’absenta pour toujours du monde des hommes.
Voilà pourquoi le noir, qui est le frère aîné, dit toujours au blanc : « Mon petit », tout en l’ayant appelé aussi « Petit maître », car si le noir est généreux, il lui a déjà pardonné [29].

c - Conte colombien.

De la couleur des races et de leur place dans la société.
Dieu fit les hommes d’une seule et même couleur. Voulant les différencier, il les divisa en trois groupes et un beau matin, par un froid glacial, il leur demanda de se baigner. Au moment d’entrer dans le puits, il envoya le tonnerre, la pluie, les éclairs et le vent.
Le premier groupe, sans protester, se décida à faire ce qu’on lui demandait. En entrant dans l’eau chacun remarqua qu’il changeait de peau au fur et à mesure qu’il se frottait. En une heure les baigneurs devinrent blancs. En sortant, ils se mirent à genoux. Ils remercièrent Dieu pour la grâce qu’il leur avait accordée. En récompense de leur humilité, Dieu les fit gouverneurs des autres hommes.
Et, voyant ceci, le deuxième groupe se mit à l’eau, qui séchait à mesure que les hommes la touchaient. Il n’y eut plus assez d’eau pour ceux-ci, alors ils prirent la couleur de la canne mûre, et leurs cheveux bouclèrent. Ce furent les mulâtres. Ils devinrent dans ce monde les aides ou les sous-fifres dans le gouvernement qui se formait.
Bien plus tard, après de nombreuses supplications, le troisième groupe entra dans le puits, où il n’y avait plus d’eau. Ces hommes ne purent que toucher, de leurs pieds et de leurs mains, le sable du fond. Vu qu’ils ne devinrent ni blancs, ni bruns, ils ne bénirent pas celui qui les avait créés. Ils furent dorénavant les noirs du peuple.
Ce fut ainsi que s’opéra la différenciation entre les races et la façon par laquelle chacune gagna la place qu’elle occupe dans la société.
Voilà ce que racontaient les maîtres dans les mines de Barbacoas [30].


2) Analyse.

a) Une des similitudes est évidente : dans les trois versions, nous avons la vision du noir ; il se voit bon, humain (trop humain), et il est, aussi, bienveillant envers soi. Les personnages n’ont guère varié, même si dans le conte colombien les hommes ne sont pas frères.
Certes dans les contes américains apparaît le mulâtre, qui n’existait pas en Afrique mais il n’y a là rien de surprenant, et le contraire l’eût été davantage : il fallait bien expliquer, de la même façon, l’origine de la nouvelle race latino-américaine. Dans tous les cas, la couleur noire est la couleur originelle (ainsi l’homme serait bien né en Afrique...) et le noir est le frère aîné ; dans tous les cas aussi la transformation s’effectue grâce à l’eau qui symbolise la fécondité et la vie dans le contexte africain [31]. D’autre part, aussi bien en Amérique qu’en Afrique, la couleur blanche avec les « avantages » afférents (techniques ou sociaux) est une récompense divine ; la noire semble donc être un châtiment : le complexe de la race de Cham est tenace et répandu [32].
Si du point de vue stylistique il ne faut pas oublier que le conte cubain a été re-créé par L. CAB2RA, et donc qu’il sera plus étoffé et mieux structuré que ne peut l’être un conte oral comme le colombien, on doit remarquer en même temps que l’auteur a su retrouver les éléments particuliers aux contes africains, comme les onomatopées de l’eau [33], l’introduction de noms africains (absents dans le conte oral colombien), l’utilisation de nombreux dialogues pour faire avancer le récit...
b) - Mais dans ce conte, aussi, les originalités sont plus intéressantes, et, bien que les versions africaines expliquent - très sommairement d’ailleurs - la pauvreté du noir face à la richesse du blanc, les conflits existants ne sont pas socio-économiques. En effet, l’africain devait avant tout savoir pourquoi il méconnaissait les techniques qui firent la force des blancs et pourquoi les blancs vivaient dans un autre continent ; alors qu’en Amérique latine il n’y avait pas de conflits au niveau des techniques (qui pouvaient être accessibles à tous plus ou moins : revoir dans le conte sur la mort, les noirs armés de fusil) ni au niveau de la coexistence des différents groupes humains (puisqu’ils étaient bien présents ensemble), mais au niveau politique (gouverneurs, gouvernement) et psychophysique (nez, lèvres, caractères) ; et c’est cela qu’il fallait expliquer, tandis que le noir d’Afrique semble ignorer dans sa littérature orale traditionnelle ce genre de discriminations.
Là encore la religion catholique est présente et responsable : c’est au nom de Dieu que le blanc soumet le mulâtre et le noir ; c’est envers Dieu que le noir éprouve du ressentiment ; c’est le Diable, l’ennemi de Dieu, et lui seul, qui a une parole de pitié à l’égard du noir (il est vrai que son geste n’a pas l’effet escompté - simple épisode de la lutte de Dieu contre Satan, dont le noir fait les frais) ; dans le conte africain Dieu ne faisait que « punir » celui qui ne lui avait pas obéi, préférant s’amuser, alors que dans le conte cubain Dieu commet une erreur et s’enfuit et dans le colombien il « prédestine » en faisant les trois groupes. Cette situation paraît tellement anormale, amorale et injuste (le contraire de la morale traditionnelle d’un conte) que le noir colombien finit son récit par une réflexion emplie de désespoir - sentiment peu religieux - devant une explication qui ne le satisfait nullement : « Voilà ce que racontaient les maîtres... ». L’acculturation est telle qu’il a oublié l’origine de son propre récit, ou le syncrétisme si profond qu’il se peut évidemment que les blancs aient utilisé (ou favorisé) certains éléments étiologiques pour justifier la situation existante.

Le mariage pour les jeunes filles.

1.- Des contes.
a)- Schéma commun à deux versions fon de « La fille sans mains ».
Il a été donné par Suzanne RUELLAND [34].
1. - L’héroïne est mutilée
1.1. par une compagne
1.2. de naissance
2. - L’héroïne épouse un roi.
2.1. L’héroïne se baigne à l’écart de ses co-épouses.
3. - une co-épouse jalouse découvre son infirmité.
On fixe la date d’une cérémonie publique (battre - piler le mil).
4. - L’héroïne fuit la demeure du mari pour se rendre en brousse.
4.1. passage de trois portes gardées par trois chiens
4.2. rencontre de trois « personnes » dont l’une lui permet de franchir un cours d’eau ; rencontre des singes forgerons
5. rencontre d’un allié
5.1. la Mort
5.2. le Créateur L’allié lui rend sa main et lui donne des richesses
5.2.1. la fille met son moignon dans l’ « Anus » (le sexe) de la Mort
5.2.2. la fille met son moignon dans le feu des singes forgerons
6. Retour de l’héroïne chez son mari
Epreuve publique subie avec succès
6.1. le roi, Dada Segbo, bat le mil avec sa femme
6.2. Dada Segbo emmène son épouse avec lui.
7. - La délatrice est punie. »
b - Structure du conte-type 706 européen.
Elle a été donnée par S.THOMPSON et A. AARNES [35].
1. - L’héroïne est mutilée (main coupée)
a. par son père qu’elle refuse d’épouser
b. par son frère qu’elle refuse d’épouser
poussé par son épouse jalouse
c. par le diable.
2. - L’héroïne fuit la maison paternelle.
Un prince la rencontre en forêt, l’épouse et l’emmène vivre chez lui.
3 - En l’absence du prince l’héroïne donne naissance à un fils.
Une lettre annonçant la naissance au mari et la réponse de celui-ci est interceptée par :
a. les beaux-parents de la fille
b. la mère du mari
c. les personnages qui ont mutilé l’héroïne en 1.
4. - L’héroïne est chassée par la famille du mari en l’absence de ce dernier.
5. En forêt, par un « miracle », l’héroïne récupère ses mains.
6. Le prince de retour chez lui part en quête de sa femme. Après de longues années de voyage, il retrouve sa femme et ses enfants. La femme se fait reconnaître de lui par l’intermédiaire de leurs enfants ».


c - Conte colombien.

Peau d’Ane.
C’était une jeune fille et son père l’avait demandée en mariage. Comme elle avait entendu dire que l’on obéissait aux parents en tous points sauf quand c’était un péché, elle s’en alla chez sa marraine et lui raconta ce qui se passait. La vieille, qui était une sorcière, lui dit de ne plus retourner chez elle. Pour lui indiquer ce qu’elle avait à faire par la suite, elle lui donna une baguette magique et trois vêtements : un, couleur de soleil, l’autre, couleur de lune, et le plus important, un joli corsage couleur des étoiles.
La sorcière lorsqu’elle lui donna ses affaires, lui dit que pour trouver le chemin qu’elle devait suivre, elle devait jeter à terre la baguette, qui était sèche et menue. Celle-ci alors se mettait en route, et Peau d’Ane devrait la suivre jusqu’à ce que la baguette s’arrête. La nuit tombée, après avoir fini le labeur quotidien qu’elle trouverait, elle devrait se changer pour mettre un des trois vêtements, et ce jusqu’au jour de son mariage. Elle lui donna sa bénédiction et la fille s’en alla.
Comme on le lui avait ordonné, Peau d’Ane jeta la baguette, qui commença à avancer toute seule. Elle sortit du chemin et se mit à monter une montagne très haute. Chemine que je te chemine, marche que je te marche, la fille suivit le bâton pendant cinq longues années. Enfin elle arriva à un village. Le guide s’arrête dans une maison qui se trouva être le palais du roi de la ville. Pour tromper les gens, Peau d’Ane, qui était vêtue d’une tunique en peau de bourricot, cadeau, aussi, de sa marraine, demanda une chambre.
Elle dut discuter beaucoup pour qu’on l’accepte. Elle s’engagea à laver le parterre, à refaire les lits, à s’occuper des poules, à donner à manger aux cochons, à allumer le foyer, à laver la vaisselle, à essuyer la poussière, à faire les courses, à porter les enfants et à beaucoup d’autres choses encore. En plus, elle dut raconter son histoire pour pouvoir être reçue. Pour dormir on lui donna une chambre près du poulailler.
Très tôt, elle se levait pour faire son travail. Quand les maîtres arrivaient à la cuisine, elle était déjà en train de préparer le café et l’eau sucrée pour les enfants, les casseroles étaient nettoyées, le buffet en ordre, et elle-même peignée et bien arrangée pour aller faire les courses. Comme en ce temps-là, il n’y avait pas de souliers pour les pauvres, ses pieds étaient tenus bien propres, les ongles bien taillés, ses vêtements bien soignés, impeccables, comme s’ils venaient d’être lavés.
Le roi avait un fils qui était chasseur. Toutes les après-midi, au retour de ses occupations il rencontrait la fille, sans se préoccuper de sa présence. Mais une nuit, en allant à la réserve d’eau pour en prendre un peu, il put voir la jeune fille avec la robe couleur de soleil. Le prince, oubliant ses fatigues, en perdit les sens et tomba amoureux de Peau d’Ane de tout son être.
Depuis lors, il la supplia de se marier avec lui. Devant les refus, le prince cessa de manger, de chasser, d’aller aux fêtes et tomba même gravement malade de mélancolie. Pour se rétablir, il demanda un jour un gâteau préparé par la servante Peau d’Ane. Les parents furent fort étonnés du goût de leur fils, mais l’on fit le gâteau. Au milieu de la galette, la jeune fille mit un anneau d’or qu’elle avait emporté, comme souvenir de sa marraine.
Cette preuve d’amour et les questions que les rois posèrent à leur fils, lui firent avouer l’amour qu’il ressentait pour cette malheureuse. En attendant cela, les parents du prince se mirent en colère contre la fille. Ils la punirent et lui dirent qu’elle était une pauvre fille abandonnée. Le jeune homme réussit à convaincre les parents en leur disant que s’il ne se mariait pas avec elle, il en mourrait. Devant cette décision, on prépara le mariage, avec toute la pompe nécessaire. Pour ce jour, Peau d’Ane revêtit la robe couleur d’étoiles.
Ainsi se célébra le meilleur mariage qui se soit jamais vu en mille siècles. Les époux furent heureux toute leur vie et eurent une descendance nombreuse qui peupla toute la terre [36].

2°) ANALYSE

a) Cette troisième série est éminemment socio-familiale et les différences semblent à première vue plus importantes que les ressemblances qui peuvent paraître légères. En outre, ce conte appartient au folklore international, mais la version négro-colombienne ne peut se comprendre que grâce aux interférences qui se sont établies entre le type africain et le type européen. En Colombie, on retrouve les mêmes personnages qu’en Afrique, même s’ils ont d’autres apparences, dues aux influences des versions européennes ou aux structures de la société américaine. La jeune fille reste toujours la jeune fille ; le roi devient le fils du roi, l’allié qui donne des richesses et des conseils est la Mort ou le Créateur en Afrique et devient la marraine en Amérique ; la famille du mari est représentée par les co-épouses dans la société polygame ou par les beaux-parents dans la société monogame.
Plus importante est la similitude des thèmes. On retrouve dans les versions africaines et américaines (mais non européennes) le thème de l’eau, symbole de vie et de fécondité (déjà signalé) : en effet, c’est près d’une rivière que la fille des versions africaines rencontre l’allié, et c’est près de la réserve d’eau que le prince de la version américaine rencontre la jeune fille, cela n’est pas fortuit. D’autre part, dans ces deux versions, c’est la jeune fille qui a l’initiative : c’est elle qui part en voyage (reprise du voyage initiatique) avant la nouvelle vie de l’âge adulte, représentée dans le conte africain par la re-possession de la main et dans le conte américain par les déguisements qui permettent à la jeune fille de se marier avec plus riche qu’elle, dans une société conditionnée par le pouvoir de l’argent. Elle-même prouve aussi qu’elle est capable d’accomplir les travaux féminins : battre le mil en Afrique, ou activités domestiques fort variées en Amérique ; les nombreux détails n’y sont donc pas gratuits. C’est toujours elle qui fait le « geste » qui permettra le mariage, ou sa consommation : mettre son moignon dans le sexe de la Mort, ou mettre son anneau (qui représente la main coupée en même temps que le cadeau de l’allié) dans la galette qu’elle prépare pour le prince.
En effet, dans le contexte africain ou américain, le mariage ne peut se concevoir que par la fécondité de la femme ; dans le contexte européen, l’institution familiale (le couple) est le centre du conflit et ne peut se réaliser que par son autonomie vis-à-vis des ascendants. Le merveilleux symbole de la perpétuation existe tant en Afrique qu’en Amérique, mais son interprétation est bien plus compréhensible pour des non-initiés. La « descendance nombreuse qui peupla toute la terre » a remplacé les « singes forgerons » ou le « sexe de la Mort » (singes, liés à la notion de gémellité donc de fécondité chez les fon [37] ; ou le sexe attribut de fécondité). Certes, il existe des interférences du schéma européen (ou d’autres contes même) : l’inceste impossible, qui apparaît pourtant dans certaines versions africaines ; le nom de la jeune fille, qui détonne ici ; mais elles demeurent superficielles.
b) L’aspect le plus original de la version américaine est sa structure ; en voici le schéma :
1. L’héroïne refuse d’épouser son père.
2. Elle fuit la maison paternelle. Sa marraine la déguise, elle part pour un long voyage.
3. Elle s’arrête dans le palais d’un roi.
a) Elle y travaille beaucoup (elle paraît pauvre).
b) Le prince la rencontre au bord de la réserve d’eau.
c) Il veut se marier. Elle refuse puis lui fait un gâteau où elle met une bague en or.
4. Les beaux-parents ne sont pas d’accord.
a) Le fils insiste.
b) Mariage avec la robe de la marraine ; nombreuse descendance.
On ne retrouve plus la structure africaine (ni l’européenne d’ailleurs). Cette confusion dans la reprise s’explique par la complexité du conte africain. Cependant, l’oubli des enchaînements n’a pas fait perdre les points essentiels du contenu ; la nouvelle structure est relativement plus simple. On peut y voir la simplification de la structure sociale négro-colombienne pays où la proportion noire est peu importante, comparée à celle qui existe à Cuba et au Brésil, où ont pu subsister des structures socio-religieuses africaines. Il serait donc intéressant de retrouver une version cubaine ou brésilienne de ce conte pour savoir si la structure est demeurée plus riche.


LE LIEVRE

1°) LES CONTES.

a) Le cycle en Afrique.

Les aventures de Lièvre sont trop connues, trop répandues, trop nombreuses pour qu’il soit nécessaire d’en citer une seule dans ce travail.
Rappelons brièvement que Lièvre est non seulement le héros des pays de la savane, au sud du Sahara (jamais sur la côte, sauf au Sénégal) : Sénégal, Mali, Guinée, Côte d’Ivoire, Ghana, Haute-Volta, Niger, Nigéria, mais aussi parfois dans d’autres régions fort éloignées et où existent d’autres cycles d’animaux. Son aire, ainsi que son caractère et son compagnon préféré, ont été signalés par R. Colin : « On retrouve partout, de Tombouctou au Cap, les mêmes chaînes d’histoires, les mêmes procédés, les mêmes conteurs, le même Lièvre malin et l’Hyène, toujours aussi sotte » [38].

b) Le cycle en Amérique.

On retrouve Lièvre, devenu Lapin, aussi bien dans les îles (Antilles françaises, Haïti), qu’en Amérique du Nord (U.S.A., où il s’appelle « Brer Rabbit ») ou du Sud (Colombie, Guyane, Brésil...) [39]. A Cuba, ce cycle semble avoir disparu, même si apparaît Lapin dans des contes de Cabrera ou de Guirao [40] ; par contre, demeure bien vivant celui de Tortue (Jicotea), qui trouve ses origines dans les zones côtières du Nigéria, du Gabon et du Cameroun [41].
Les autres cycles africains (mis à part celui d’Araignée examiné plus bas), ceux de Gazelle et de Grenouille par exemple, existent encore sous forme de geste en Amérique, et l’on retrouve aussi ces personnages isolément.

c) Conte colombien.

LES MURES

Un jour, Lapin, qui se promenait, rencontra Tigre. Pour éviter des histoires et des querelles, il invita son oncle à l’accompagner dans la campagne. En montant une colline, Lapin vit des mûres en haut d’un gaïac touffu et se prépara à les prendre, prétextant qu’elles étaient savoureuses et bonnes à croquer. En montant, il prit une très grosse pierre, ce qui fit dire à Tigre :
- « Que va faire cette pierre là haut ? »
- « Eh bien, pour détacher les mûres qui sont trop collées aux branches ».
Quand il fut en haut, il conseilla :
- « Maintenant, oncle, ouvrez la bouche et fermez les yeux. Les mûres se mangent les yeux fermés, pour mieux les savourer ».
En voyant les molaires de l’oncle, Lapin lâcha la terre ; les mâchoires furent brisées en mille morceaux et Tigre resta à moitié mort ; pendant qu’il se tordait de douleur, Lapin continua son chemin en chantant :
- « Celui qui offense écrit sur l’eau, et l’offensé sur le sable chaud, lorsque l’offenseur a oublié, alors s’en souvient l’offensé... » [42].

2°) ANALYSE

a) Les similitudes sont à nouveau ici évidentes ; Lièvre se transforme en Lapin (parfois même en un autre rongeur colombien, la guatin), Hyène est devenue Tigre, mais cette métamorphose est simplement due à l’inexistence de l’hyène en Amérique (ou du tigre en Afrique...) ; la volonté d’adapter est manifeste : pourquoi garder, il est vrai, un élément purement imaginaire, sans lien avec la réalité locale ? Quand les animaux font partie de la nouvelle faune américaine, on les retrouve sans adaptation : tortue, serpent, chien, araignée, taureau, cervidé, grenouille ou crapaud, abeille, poule ou coq, renard, cafard, pintade (qui se dit poule de Guinée en espagnol et dut arriver en Amerique en même temps que les esclaves)... D’autre part, il faut remarquer la disparition de la faune spécifiquement africaine : éléphant, lion, léopard, panthère (ces trois derniers, souvent victimes de Lièvre plus malin qu’eux) ; or, ce n’est pas le cas dans les contes ou fables européens, où le lion est toujours le roi des animaux. Le monde magique latino-américain, ou africain, est réaliste : ceci est bien connu et se vérifie encore une fois.
Le caractère des héros est identique : Lapin est toujours aussi ruse et menteur que Lièvre, et Tigre aussi goulu et stupide que Hyène. Ce n’est pas surprenant car le type de conflit existant dans le conte africain était universel et pouvait passer en Amerique sans modification (monde rural, morale du Bien et du Mal, homme faible, arme de sa seule intelligence, face à un monde parsemé d’embûches, humilité face à Dieu...). L’adaptation philosophique est pratiquement nulle ; d’autres exemples de contes négro-américains sont caractéristiques de cette identité : Dieu ne veut pas rendre Lapin plus malin, Lapin aide plus pauvre que lui...
L’identité de style et de structure est remarquable ; bien sur, le conte colombien choisi est très schématisé, mais il en existe de plus étoffés. Celui-ci présente les techniques traditionnelles, telle que introduction fort brève, dialogues proportionnellement nombreux, utilisation de la chanson- non plus pour faire progresser l’action, mais pour donner la morale. Un autre détail intéressant de rapprochement est l’utilisation (fréquente uniquement dans ces contes colombiens de Lapin) de l’appellation « oncle » ; ce n’est pas la seulement un rappel de l’appellation africaine (sénégalaise surtout), mais plus sûrement une référence au système de parenté en vigueur dans la région du Choco (d’origine africaine, certes).
b) Les originalités sont surtout dues à l’adaptation du conte à la géographie colombienne : le « gaïac touffu », comme dans un conte précédent le « quiscale » et le café, ou dans le prochain, le maïs ; un domaine où l’Afrique semble bien oubliée.
Mais plus originale est l’introduction d’un nouveau thème : celui de la vengeance ; l’offensé, l’offenseur, d’autres contes parlent de la vengeance de Lapin... Hyène était un personnage mauvais en soi, par son physique et son caractère ; en Afrique, Lièvre ne fait que se défendre, parfois en attaquant, mais l’ordre établi (Bon et Mauvais) est bien ainsi. Or, en Amerique, il faut changer l’ordre établi ; Lapin et les autres animaux totémiques d’ailleurs (Araignée, coq...), incarnent le peuple et doivent s’affirmer face à leurs ennemis symbolisés par le Tigre féroce (le maître, le cacique...). Pour cela et aussi par esprit de simplification et d’efficacité - car il faut concentrer les efforts de lutte - l’unique ennemi de Lapin incarne les différents ennemis de Lièvre.


L’ARAIGNEE

1°) LES CONTES.

a) Le cycle en Afrique.

Les aventures d’Araignée sont comme celles de Lièvre, trop connues, répandues ou nombreuses pour être citées ici.
Son cycle s’étend à toute l’Afrique mais se retrouve plus précisément dans les pays forestiers de l’Ouest Africain : « Haute-Guinée, Sierra-Léone, Libéria, Basse et Moyenne Côte d’Ivoire, Ghana (pays ashanti essentiellement) », comme l’écrit R. Colin [43]. Araignée est surtout connue en Afrique sous le nom de Kakou Ananzé (chez Bernard Dadié par exemple) ; Kakou est un nom Agni (Ghana et Côte d’Ivoire), Ananzé est le nom noble de l’araignée chez les Agni, Anansi est un nom Ashanti (Ghana).
Mais, à la différence de Lièvre, ses ruses (qu’il invente le plus souvent pour se tirer d’une situation difficile où l’a conduit sa paresse) sont grossières et échouent maintes fois ; c’est un être pervers et oublieux même de ses devoirs de père et d’époux.

b) Le cycle en Amérique.

Il semble nettement moins étendu que celui de Lièvre ; mais on le retrouve encore aux Antilles et en Colombie où le héros est toujours connu sous le nom de Anance, ou Anancio. Rogerio Vélasquez donne huit contes différents [44] mais distingue ceux de Arana (Araignée - qui ne s’appelle pas Anance) de ceux d’Anance (où il n’est pas précisé qu’il s’agit d’une araignée).

c) Conte colombien.

MORT ET RESURRECTION DE ANANCE

Anancio était un homme pauvre et plein de dettes. Depuis l’aube jusqu’au coucher du soleil, les créanciers ne sortaient plus de sa case, pour se faire payer. C’était une ribambelle de gens qui entrait et sortait, et se faisait payer en nourriture, en vêtements, en médicaments, en terres et en mille autres choses.
Un jour, il appela sa femme pour qu’elle l’aide à se débarrasser de tant d’engagements. Après un long moment de réflexion, ils pensèrent que s’il faisait le mort, ses créanciers lui pardonneraient peut-être les dettes qui le ruinaient. Avec un crayon et un carnet, il entra dans un cercueil et ferma les yeux. Etendu dans son cercueil, il y écouta, sans broncher, les moqueries de ceux qui venaient le visiter. Chien dit :
- « L’an passé, je lui ai donné une livre de riz pour qu’il ensemence sa terre. Il s’engagea à partager la récolte avec moi, en me trompant évidemment, car elle était déjà partagée avec Charançon... ».
- « Ce misérable, ajouta Sardine, ne doit même pas être mort ; il doit être en train d’entendre ce que l’on dit et regarder ce que l’on fait. Lui mort, ma famille gagne beaucoup en tranquillité : il ne jettera plus de poison dans la calanque pour tuer mes petits ».
- « Ne le critiquez pas pour cela, tante Sardine, dit Lapin. La vie est toujours lutte. S’il a vécu chichement, il ne s’en creusait pas moins la cervelle pour rechercher sa nourriture ».
- « Taisez-vous, monsieur Je-m’occupe-de-ce-qui-ne-me-regarde-pas, intervient Tigre. Cette mort ne fait que me porter préjudice. Le mois dernier, je lui ai prêté deux vieilles chemises pour ses maigrelets d’enfants qui se promènent nus et crus. Même son épouse se baladait déjà une main derrière et une main devant. Il me promit de me tailler une pirogue, de me faire un abri pour mes cochons, de ramasser mon maïs qui pointait. Mais s’il a crevé que la terre se l’avale... ».
Voilà comment les riches remirent ses dettes à Anancio qui, après être resté plusieurs jours couché sous l’œil du village et entouré de cierges, se leva enfin et put commencer une vie nouvelle avec sa femme et ses enfants [45].


2°) ANALYSE.

a) Là encore, les similitudes s’établissent au niveau des personnages et de leur caractère ; on y retrouve en particulier Anance et sa famille dans une situation commune aux contes africains [46], en train de feindre la mort : le même type d’humour se retrouve de part et d’autre de l’Atlantique.
On aura remarqué que l’Anance colombienne est « un homme pauvre » ; on paraît bien loin de Kakou Ananzé, velue et bossue comme les vraies araignées ; mais n’est-ce pas justement en Afrique qu’Anance avait déjà des particularités autres qu’animales, comme le signale M. Colardelle [47] : « L’araignée comporte des traits physiques proprement humains... il n’est pas rare que l’on parle de « visage »... elle était autrefois un être humain très beau... ». Seuls les contes faisant allusion aux aspects humains auraient survécu ? Ce serait étonnant, il faut plutôt penser que certains conteurs ont oublié la relation Anance = Araignée.
Néanmoins, plus intéressante est la présence de Lapin ou de Tigre dans le cycle des contes de Anance (ou de Tortue aussi) ; ceci peut bien sûr être interprété comme une originalité afro-américaine : les différents cycles d’origine se regroupent et se brassent avec les esclaves dans leur pays de chute. Mais, on ne doit pas l’oublier, c’est aussi une particularité des contes négro-africains (surtout dans les zones de contacts entre plusieurs cycles) qui étaient colportés par les conteurs ambulants, les commerçants... ; comme le remarque R. Colin : « Il est curieux de noter qu’aux zones-frontières du cycle du lièvre et de l’hyène -et du cycle de l’araignée, on rencontre parfois ces trois héros (lièvre-hyène-araignée) côte à côte » [48].
On retrouve, mutatis mutandis, le même caractère : Anance paresseux il préfère trouver des astuces plutôt que travailler, et méchant : il tue les enfants de Sardine et dans d’autres contes, il en perd le sens de ses devoirs familiaux (comme en Afrique).
b) Mais nous avons, dans ce conte, un élément profondément original, qui peut se prendre : c’est l’alliance Lapin (ex Lièvre) - Anance (ex Araignée). Le récit semble alors peu homogène ; l’interférence du cycle du Lièvre, provenant de l’oubli des caractères originels, nuit à la compréhension ou au bon développement du conte. En fait, ce n’est pas la seule et vraie raison. Comment le Bon s’allie-t-il au Méchant ? La méchanceté est ici secondaire, ou plutôt pardonnable, car justifiable, et dans un sens forcée. L’araignée de la forêt africaine avait tout pour être heureuse, et s’en prenait à sa femme, à Dieu, à des êtres surnaturels (il était donc présomptueux ou irrespectueux), ou à d’autres animaux envers qui il faisait preuve de méchanceté gratuite. Ici, Lapin explique qu’Anance volait pour « rechercher sa nourriture » ; c’est donc un misérable qui doit lutter, comme Lapin (l’un avec sa méchanceté, l’autre avec sa ruse), contre plus forts que lui : êtres âpres au gain, peu généreux et peu moraux, « les riches », à la différence des partenaires d’Araignée en Afrique. Ainsi trouve-t-il naturellement un allié en Lapin. Voilà qui est sécurisant, car cela prouve qu’il existe une solidarité entre les pauvres. Dans cette société négro-colombienne (idéalisation littéraire ou reflet de la réalité ?) il n’y a plus de place pour un anti-héros, comme était Araignée : le bon est d’origine africaine, le mauvais l’étranger. Cette simplification de la morale découle de la simplification du sens de la vie : lutter pour s’affranchir. Le type de société ayant été modifié, le type de conflit est, à nouveau, aménagé.

Similitudes et originalités

Au terme de ces comparaisons, que peut-on retenir comme idée directrice ? Les Négro-Américains ont conservé l’essentiel de leurs contes traditionnels en oubliant (volontairement ou non) l’anecdotique africain. Ceci se confirme quand on sait qu’aucune épopée historique n’a survécu outre-Atlantique, alors que les légendes mythologiques sont légion, aussi denses et complexes que les africaines ; mais là nous abandonnons le domaine purement littéraire pour entrer dans le religieux, ou historique. D’autre part, les intentions du conteur négro-africain ou négro-américain sont semblables : le conte est une leçon donnée à l’assistance, par un « maître » âgé ; c’est l’explication d’un phénomène (la mort, les races...), ou on donne des conseils « moraux » (il faut survivre coûte que coûte) ; c’est le pourquoi et pas tellement le comment qui intéresse conteurs et auditoires.
Les éléments clés des contes colombiens sont :
1) Adaptation à la réalité (géographique, familiale, raciale, technique...) ;
2) Critique de situations sociales anormales - ce que l’on trouvait déjà en Afrique, mais orienté vers les défauts de la société traditionnelle et jamais vers la religion ou l’ordre établi ;
3) Souvent une simplification des structures et symboles. Comme il a été remarqué, l’adaptation a entraîné l’introduction de situations ou de thèmes nouveaux.
Si ces éléments détonnent parfois, ce sont eux qui ont permis la survivance de ces contes ; ceux qui n’ont pu s’intégrer au nouveau monde, s’adapter à la nouvelle vie, se syncrétiser, ont disparu. Cela ne veut pas dire un abandon du conte original ; on avait déjà remarqué dans les contes africains certains transferts de personnages, ou de caractères, donc une facilité de se mouler au cadre réel. L’abandon le plus caractéristique est celui des références à la tradition ancestrale ; par exemple, le mot Afrique (souvent Guinée pour les esclaves) qui apparaît dans les cultes afro-américains, semble avoir disparu totalement de la littérature orale ; d’après la deuxième série de contes cités, les hommes sont bien nés en Amérique, et le thème même aussi... Mémoire inconsciente et volonté de conservation, tout à la fois ; l’oubli des origines n’influe pas toujours sur la préservation des faits.
Néanmoins, la présence de ces contes, tels qu’on les a retrouvés en Amérique, peut surprendre ; en effet, si l’on réfléchit au véhicule indispensable à la survie de ce genre oral- la langue - il est clair qu’il a changé. Dans le Nouveau Monde, fut introduit une soixantaine [49] de langues négro-africaines ; et tous les contes ne proviennent pas de la même ethnie ; aujourd’hui cette littérature orale n’est plus transmise que dans une seule et unique langue, d’origine africaine, parfois, comme à Cuba, ou en mauvais espagnol comme en Colombie, ou en créole, aussi bien là qu’ailleurs. La simplification linguistique, faite avant le départ d’Afrique ou à l’arrivée en Amérique [50] est peut-être la cause des autres schématisations signalées ; et on peut supposer qu’il y a eu parfois deux ou trois stades de traductions successives ou parallèles, et traduttore traditore dit l’aphorisme connu, qui s’avère faux ici. Le changement de langue, la re-création de la littérature orale dans une autre, n’a pas tué la mémoire, ni l’esprit ; ce qui peut laisser supposer que la langue n’est qu’un simple outil interchangeable au gré des situations, et que son abandon et modification n’empêche pas le développement des pensées les plus intimes.
D’autre part, la fidélité des versions américaines, par rapport à l’essence des versions africaines nous fait entrevoir la force et la valeur de la tradition orale dans ces sociétés. Les conteurs négro-africains étaient chargés de transmettre un message ; les conteurs négro-américains se chargent de perpétuer un souvenir : le mobile est un peu différent ; les premiers enseignent un savoir immuable, les seconds un passé remis en question par les nouvelles expériences.
Mais la leçon apprise « par cœur » en Afrique était bien gravée ; la chaîne a conservé presque tous ses maillons. « Voilà ce que racontait mon père, qui l’avait appris du sien », rapporte R. Vélasquez, dans ses contes anonymes [51], qui semble le calque de ce que dit le griot Djeli Mamadou Kouyaté [52] : « Je tiens ma science de mon père Djeli Kedian qui la tient aussi de son père... » ; mais en fait le Négro-Américain a plus de souplesse. Le bagage littéraire étant oral, il a pu subsister, car il représentait pour les Négro-Américains tout à la fois l’Iliade et le Capital (aux interprétations variées) ; alors qu’il était pour les Négro-Africains la Bible ou le Coran (qu’il ne fallait pas modifier, sous peine de trahir la parole des ancêtres présents) : voilà pourquoi les mensonges d’Anance ne sont pas punis en Colombie aussi sévèrement que ceux d’Araignée en Afrique.
Mais, comme ultime particularité, retenons que dans le « continent métis » les contes africains se sont forcément et heureusement métissés, et, tout comme nous avons vu des transferts de quelques schémas européens, il serait bon d’en relever provenant de schémas indiens [53]. Cela permettrait de mieux comprendre les relations noirs-indiens, en Amérique, mais, je le crois, ne détruirait pas les qualités nègres de ces contes qui ont su, sans pour autant devenir un pot-pourri, et avant même que l’expression ne soit créée, « assimiler sans être assimilés ».