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29. Numéro 28
- LES RELATIONS DE L’ANCIEN GABOU AVEC QUELQUES ETATS VOISINS


Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Teixeira DA-MOTA [1] [2]

Le nom de Cabou, appliqué à un fleuve et non à un royaume, apparaît, pour la première fois, au commencement du XVIe siècle, avec Duarte Pacheco Pereira « .. .et ce fleuve de Guambea s’appelle aussi Guabuu dans la langue des Mandingues ; si l’on remonte le Guabuu, on a au Nord Jalofo et au Sud ou Midi le Mandingua... » [3]. Le fait que Duarte Pacheco Pereira mentionne le toponyme Cabou suggère qu’il aurait entendu dans la région le nom Cabou et qu’il l’aurait confondu avec le nom de Gambia donnée au fleuve. Pendant le XIXe siècle, le nom Kabou était appliqué au Rio Grande ou R. Koli, comme l’indiquent Mollien et Hecquard [4].C’est curieux de noter que le chroniqueur et géographe Joao de Barros, un demi-siècle après Duarte Pacheco Pereira, continuait à désigner le fleuve du nom de Garnbia alors que les habitants l’appelaient Gambu [5]. D’ailleurs, les Portugais, assez tôt, ont commencé à nommer le Rio Garnbia de Rio Cantor, du nom de la région (Cantora) de la rive sud à laquelle arriva Diogo Gomes, en 1460 [6] et où ils achetaient l’or [7] ; la région appartenait au royaume du Cabou, comme on le verra.
Bien que certaines traditions orales affirment que le Cabou n’était pas habité avant l’arrivée des Mandingues, commandés par Tirama Sané ou Tirama Camba, la plupart d’entre elles font mention de peuples qui y vivaient déjà, tels, les Balantes, les Biafades et les Baïnouks. Ce chef mandingue serait venu au Cabou sur ordre de Soundiata, pour punir certains rois baïnouks [8].
Ces envahisseurs seraient encore, selon la tradition orale, des « Soninkés », c’est-à-dire des « animistes », buveurs de boissons alcoolisées. Au commencement du XVIIe siècle, un auteur portugais, le Père Manuel Alvarès, en traitant du Rio Gambia, insiste sur la différence entre les « Soniqueis » et les « Mande » ou « Mandingues », marchands et islamisés, arrivés plus tard [9]. Une telle distinction est fréquente, aussi bien en République de Gambia qu’en République de Guinée-Bissau, chez beaucoup d’auteurs, depuis le XVIIe siècle et jusqu’à notre siècle. Le même Père Manuel Alvarès dit expressément que la terre du « Farim Cabo est la frontière des Soniqueis » [10]. En Guinée-Bissau, le terme collectif « soninkés », comme ethnonyme, a été abandonné seulement en 1920 et 1940 avec le grand progrès de l’islamisation [11].
Les guerres du XIXe siècle ont permis aux Peuls de capturer un grand nombre de Soninkés, Biafades et Badjarankés animistes, lesquels ont été assimilés et islamisés et sont désignés par le terme générique de « Fulas Cativos » ou « Fulas Pretos [12], et constituent, numériquement, en Guinée-Bissau, le noyau des population de l’ancien Cabou.
Mais déjà, auparavant, il y avait eu une forte « mandinguisation » des peuples prémandingues, parallèlement à l’islamisation. Le fait a été observé avec pertinence, au milieu du XIXe siècle, par un auteur français, Bertrand Bocandé : « Tous les peuples en contact avec les Mandingues adoptent peu à peu les usages et la langue de ces derniers et finissent par se confondre avec eux. Ainsi, cette nation s’accroît insensiblement aux dépens des Floups, des Bagnous, des Balantes, des Biafades, qui deviennent Mandingues soninqués ; les Mandingues-marabouts chercheront à dominer partout où ils se sentiront assez fort... » [13].
Après avoir essayé de définir la zone comprise dans l’ancien royaume du Gabou, on dégagera les traits de son hégémonie sur quelques peuples et Etats voisins, surtout à l’intérieur du territoire de l’actuelle Guinée-Bissau.


1) L’ancien royaume du Gabou

L’empereur ou roi du Cabou est mentionné dans plusieurs sources anciennes européennes, quelquefois en même temps que d’autres rois mandingues ou « farims ». Ainsi, Alvarès de Almada dit qu’à la fin de la partie navigable de la Gambie, il y avait deux farims : au nord le « Farim d’Olimansa » et au sud le « Farim Cabo » auquel obéissaient le roi de Casamansa, tous les rois biafades et les Mandingues au sud do Rio Gambia [14]. Le Père Manuel Alvarès, en 1616, parle aussi des « Farims C comme empereurs ayant des rois mineurs ou « régulos » subordonnés, en indiquant le « Farim Cabo » et le « Farim Bras » [15].
Peu après, Donelha écrit aussi que « Farim veut dire empereur », et précise qu’il y avait quatre principaux Farims : « Farim Cabo », « Farim Braso », « Farim Cocali » et « Farim Soso ». Le Farim Cabo, mandingue, se « trouve le plus au nord de tous, dans l’intérieur du Rio de Gambea, à cent vingt lieues de la mer, là où est le port de Cantor... Il est le seigneur de tous les rois mandingues, qui sont nombreux, ainsi que des Jalofos, du Berbecin et de divers autres rois établis du côté du nord » [16]. Cette dernière indication de suzeraineté sur les rois au nord de la Gambie ne se trouve pas dans d’autres sources de l’époque, mais elle pourrait correspondre, éventuellement, à une situation plus ancienne.
Dans le même siècle encore, en 1669, Francisco de Lemos Coelho énuméra, comme royaumes mandingues ceux de Barra, Fonhi, Quiam, Badibo, Jagra, Nhani Mança et Uli Mansa, et après les royaumes de Farim Cabo et de Farim Braço, en disant que les deux derniers avaient beaucoup de royaumes tributaires [17].
Dans le second quart du XIXe siècle, le voyageur français Bertrand Bocandé recueillit des informations très intéressantes sur l’organisation territoriale des Mandingues. Ainsi, il nota que les Mandingues divisaient les territoires au sud de la Gambie en quatorze zones, Brassou, Féridou (à l’orient de Pakao), Télébou (comprenant les territoires à l’est du Cabou, même ceux qui n’étaient pas mandingues) et Cabou, division, selon lui, arbitraire et qui excluait les zones proches de la Gambie [18].
Dans tous les cas, les sources citées témoignent de l’importance qu’a eu dans d’autres temps le royaume du Cabou, tant par son étendue que par l’ascendant qu’il a eu sur les royaumes ou peuples voisins. Voyons maintenant ce que plusieurs sources disent de son étendue.
Selon la « tarikh » de Bidjine (Badora, au sud de Bafata), le premier roi mandingue du Cabou, Sama-Coli, commandait les territoires de Djimara, Cantora, Firdou, Patchana, Mana, Toumana, Sama, Sancorla et Corla [19]. D’accord avec les traditions orales et des tarikhs, Luis Correira, en 1946, a noté que le grand conquérant Tirama Sané commença par se fixer, avec quelques fils et neveux, à Marou (Badjar), d’où il passa à Mana (fondant Kopiro), son fils Tchanhori s’établissant à Tchanha (village de Mansacunda), un autre, Tuma, à Tumana (village de Candate), le 3e fils Sama à Sama (village de Nhantior, disparu), le 4e fils Mampurou à Propana (village de Mampurom), le 5e fils Djima à Djimara et son neveu Kambi à Gambia ; un autre neveu, Isla Djata, alla à Mansoa qui était à l’origine du groupe mansoanca. Dans le Pakisse (alors partie du Badjar) étaient aussi restés des parents de Trama Sané. Au temps du dernier roi du Gabou (vaincu par les Peuls à Cansala dernière capitale du Gabou), Djanquê Uali (milieu du XIXe siècle), le Gabou englobait les territoires suivants (avec l’indication des capitales) : Pachisse (Canquelefa), Mana (Kopiro), Tchanha (Mansacunda), (Cansissé), Tumana (Suma cunda, après le transfert de Candate), Sama (Nhantior), Patchana (Cantacunda du côté Guinée-Bissau, Cabendou du côté Sénégal), Congara (Banou Ulê), Sancorla (Berecolom), Ganadu (Priame), Cossé (Marnotô), Badora (Bricama), Corla (Suluco), Firdou (Silabali), Djimara (Suma cunda), Corubal (Mamotô)et Cantora (Soncocunda) [20]. _En 1669, Lemos Coelho a noté que les ports de Bunhoco e de Same, sur le fleuve Gambia, étaient dans le Cantor, du Farim Cabo ; au sud, le Cabo voisinait avec le royaume de Degola, de Biafades [21]. Peu après, en 1686, La Courbe signala que le roi du Cabou avait fait la guerre contre Cantora pendant plus de six années [22] et, plus tard, Hecquard écrivit que cette région était « en proie à la guerre civile et à chaque instant pillée par ses voisins » et « une grande partie du Kantora... s’était mise, il y a quinze ans environ, sous la protection du Fouta-Dialon [23]. Mollien, qui traversa le Cabou, d’orient en occident, dit qu’il s’étendait entre le Rio Grande, la Rivière Gambia et le Rio Geba et qu’il était habité « par un mélange de plusieurs nations ; les Mandingues sont les plus nombreux et leur langue est la seule en usage » [24].
Vers le milieu du XIXe siècle, Bertrand Bocandé indiqua comme appartenant au Cabou les territoires de Goussala (Gussara), Toumanna (Tumana), Kankoumba (Cancumpa), Chagnia (Chanha), Manna (Mana), Sama, Cansala (Cansala), Payonco (paiunco), Niampai (Nhampaio), Pakis (Pachisse), Jimaral et Kantor ; il faut remarquer que sur la carte de son étude sont aussi indiqués les territoires de Mankoros (Mancrosse), Mansonna (Mansona) et Sankorla (Sancorla) aux limites entre le Brassou et le Cabou, les deux premiers étant classés dans le texte parmi les Mandingues du Bas Geba [25].

2) L’ancien royaume du Brassou

Dans la première partie, on a déjà indiqué quelques références (Manuel Alvarès, André Donelha, Lemos Coelho) ; le « Farim Braço » (avec royaumes tributaires), selon une des sources a été sous la domination du « Farim Cabo » ; l’histoire de ce royaume a requis une moindre attention et aussi parce qu’à travers lui aurait eu lieu une appréciable mandinguisation de quelques peuples voisins ; il vaut la peine d’essayer de corriger les renseignements qu’on possède sur lui.
D’ailleurs, l’extension et l’importance de l’ancien Brassou sont toujours signalées par les popu1ations. Ainsi, dans la partie méridionale de la Regiao de Bafata, le nom de « Brassungabé » est donné aux populations à l’ouest du Bas Geba (Xaianga), par opposition aux « Gabungabé » à l’est de ce fleuve [26]. L’ancien Brassou (ou Birassou), comme le Cabou, a été coupé par la frontière résultant de la Convention de 1886 entre le Portugal et la France. La partie du « Birassou » qui est restée dans la « Circunscriçao (après Concelho) de Farim » (aujourd’hui, en grande partie, nommée « ,Regiao do Oio », avec la capitale toujours à Farim) comprenait les regulados » ou territoires de Farinco, Canico, Bubo, Barro, Cumbija, Geba, Contina, Canfoja, Corla, Caresse, Beado, Seicuru, Maninha et Bananto ; dans la Casamance, le Brassou comprenait aussi, à l’est, la zone de Kolda à Kamaco [27]. Mais voyons ce que l’on peut rassembler sur le vieux Brassou dans les sources écrites européennes.
Le nom paraît, pour la première fois, au commencement du XVIe siècle, dans le recueil bien connu de Valentin Fernandes, sur le Rio de S. Domingos (actuel R. Cacheu ou R. Farim) : « Les bateaux qui y pénètrent si loin (jusqu’à 60 lieues) vont échanger des chevaux chez un seigneur appelé Farinbraço ; et il est Mandingue, ainsi que tous ses sujets [28]. De ces anciennes relations avec le Farim Braço provient le nom de Farim donné à la « Circunscriçâo Civil » du XXe siècle et sa capitale. Selon la tradition orale, l’ancien Farim Sané résidait à Comussi, puis à Canico Tumana [29]. Ce que dit Lemos Coelho sur la ville le prouve bien : « Devant tous ces fleuves et ports est la ville de Tubabodaga, qui, dans la langue mandingue, veut dire « village des blancs », laquelle par autre nom on appelle Farim, parce qu’elle est dans le pays de Farim de Braço » [30].


Comme on l’a déjà constaté, le Père Manuel Alvares, en 1616, se limite à mentonner le Farim Bràs, sans détails, mais, à la même époque, en 1625, André Donelha a été plus explicite, disant que le Farim Braso « est, lui aussi, de nation mandingue..., est le seigneur de diverses nations Cassangues, Baïnouks, Brames, Balantes, Biafades et autres encore que certains ne lui gardent pas obéissance parce qu’il est loin » [31].
Lemos Coelho signale également l’importance du Farim Braço, comparant le titre de Farim à empereur et disant qu’il était utilisé seulement avec Farim Cabo, Farim Braço, Farim Cocolim et Farim Landima [32]. Il nous apprend aussi qu’on montait le Rio Cacheu ou Farim jusqu’à Jandegu et de là on allait jusqu’à Geba, qui était soumis au Farim Braço [33]. Celui-ci est le plus ancien témoin de ce que l’ancien Brassou s’élargisait jusqu’au Ganado, dans le bas Rio Geba (Xaianga). Lemos Coelho dit encore, à propos de Tubabodaga (Farim), que les gens du pays étaient « Soninqués », bien que très influencés par les Mandingues islamisés [34].
Au milieu du XIXe siècle, l’islamisation continuait à progresser et le Farim Braço avait perdu le pouvoir dans plusieurs royaumes vassaux sur le chemin fatal de l’émiettement politique [35]. Deux voyageurs français de l’époque ont signalé ces faits. Bertrand-Bocandé, comme l’on a vu, considérait le Brassou comme une des quatre grandes régions au Sud de la Gambie, et sur la carte qui accompagne son article, il le situe entre la Haute-Casamance et le bas R. Geba. Dans le texte, il fait état d’un groupe de « Mandingues du San Domingo [R. Cacheu) (division Brassou] », avec les royaumes de Coumous (Cumusse, où était la ville de Farim), Bougafara (comprenant la partie de Canico et Bubo actuels), Karisso (caresse), Manganna (Manganâ), Biadé (Beado), région entre Oué et Manganna, Oué (Oio) [36]. Le même auteur mentionne un autre groupe de « Mandingues de Baéba (Rio Geba) », avec Canadou (Ganadu, où est le village de Geba), Mankoros (Mancrosse), Mansonna (Mansona) et Brassoumana ; mais le deuxième et le troisième de ces territoires devaient appartenir au Cabou. Le même auteur indique que les territoires (récemment tombés sous la domination des Mandingues islamisés) de Bouié, Pakao, Souna et Balmadou), tous riverains du Rio Casamansa, « ne veulent pas être considérés comme faisant partie du Brassou » [37] ; est-ce à dire que lorsqu’ils étaient encore gouvernés par les Soninkés, ils appartenaient au Brassou ?
Sur la carte de 1851 de Hecquard, le Brassou est situé, en amont de Souna, Balmadou et Pakao, ce que confirme les informations de Bertrand - Bocandé [38], le Cabou y occupe une plus grande place. Le même Hecquard dit que Souna, Balmadou et Pakao étaient autrefois habités par des Mandingues « sonninquais » qui en furent chassés par des Mandingues musulmans venus de l’intérieur pour faire du commerce. Cependant, les Peuls du Fouta-Djalon avaient récemment envahi le Brassou et y fondèrent le village de Kolibentan [39]. Les renseignements de Bertrand-Bocandé et de Hecquard suggèrent que le démantèlement de l’ancien royaume de Brassou, par le Nord, a résulté de l’action de l’Alfa Molo et de Moussa Molo, à partir du Firdou, jusque dans le Rio Geba. Sur les cartes de notre siècle, et par rapport au Sénégal, le Brassou apparaît comme une « petite région au Sud de Souna Balmadou [40].
Le passage de Donelha (1625) signalé plus haut indique la prépondérance de Farim Braço ou l’influence de ses Mandingues sur plusieurs peuples à l’Ouest et au Sud (Cassangues, Baïnouks, Brames, Balantes et Biafades). Par rapport aux Brames (qui correspondent aux Brames, Papels et Mandjaques d’aujourd’hui) nous ne connaissons aucun autre indice d’une telle influence [41].
S’agissant des Cassangues, une information précieuse nous est donnée, dans un texte de la fin du XVIe siècle, de André Alvares de Almada qui a écrit :« Le roi de Cazamansa est puissant sur les Baïnouks, parce qu’il les a assujettis et vaincus, et cependant il reconnaît la suzeraineté d’un Farim appelé Cabo, qui est comme empereur, parce qu’il est à l’intérieur de celui-là. Et de cette façon, la hiérarchie monte jusqu’au Mandimansa qui est l’empereur des Noirs, d’où ont pris ce nom les Mandingues, et Casamansa, et les autres rois du Rio de Gambia... » [42]. D’autres témoignages de l’influence mandingue au Kasa sont arrivés jusqu’à nous, et Jean Boulègue le signale [43]. L’irruption en force des Balantes dans le Rio Casamansa, par la destruction du royaume Cassangue, a eu lieu un peu plus tard, et, au XVIe siècle, les Cassangues très probablement voisinaient avec les Soninkés du Brassou. Leur sujétion au Farim Cabo, dont parle Alvares de Almada, se serait-elle- faite par le Farim Braço ?
Pendant une grande partie du XVIe siècle, les Baïnouks ont été assujettis au roi de Casa, mais au siècle suivant, ils se seraient déjà libérés d’une telle dépendance [44]. L’information de Donelha, selon laquelle ils dépendaient du Farim Braço, pourra s’interpréter à travers la dépendance du roi Casamansa. Mais nous savons, par d’autres sources, que les Mandingues de Yacine ont exercé une forte influence sur les Baïnouks du Fleuve Songrougrou, et l’on peut même dire qu’ils les ont assimilés ; ce qui traduit une dépendance directe des anciens royaumes Baïnouks de Jasse et Hereges (cf. Lemos Coelho) du Farim Braço.
S’agissant des Balantes, Bertrand Bocandé nous a laissé des précisions intéressantes sur la forte mandinguisation de la région à son époque. « Les Balantes les plus rapprochés des Mandingues ont changé de langage et de coutumes ; ils ne veulent plus être regardés comme des Balantes, ils se disent Mandingues. Mais le nom de Mané, particulier à toute leur nation, les trahit ; ils ont adopté une langue et des mœurs différentes de celles de leurs ancêtres, mais ils ne peuvent en renier le nom : ils sont toujours de la famille Mané et sont obligés d’avouer leur origine ». Le même auteur soutient que le nom Mané est commun aussi chez les Mandingues de Kamaco [45], ce qui peut suggérer une influence des gens du Brassou, où se situait ce dernier territoire [46].
Donelha, comme l’on a vu avant, a dit que le Farim Braço avait aussi des Biafades qui lui obéissaient. Nous pensons qu’il s’agissait de Biafades « Brassungabé », vivant à l’Ouest du bas Geba, notamment à Goli (Cuor) et Mansomine ; nous en parlerons plus loin, à propos de l’important noyau de Biafades à l’Est de ce fleuve.
Alvarès de Almada, en 1594, comme on l’a signalé [47], a dit que les Mandingues au Sud de la Gambie dépendaient du Farim Cabo, ce qui indiquerait que ce dernier commandait le Farim Braço, mais nous ne connaissons pas d’autres sources qui le confirment. Finalement, on doit signaler que c’est dans les terres du Farim Braço que les Portugais choisirent deux endroits pour s’établir : Geba et Farim. Tous deux ont été des positions importantes pour le commerce, surtout de kola, et Geba était excellemment situé pour les relations avec le Gabou, proche de sa frontière occidentale : plusieurs cartes du XVIIIe siècle montrent un chemin rattachant Geba à l’endroit où vivait le Farim Cabo.


3) Les Biafades

L’influence des Mandingues du Cabou et du Brassou sur les Biafades a été très grande ; elle a abouti à l’assimilation d’une grande partie d’entre eux, ce qui pourrait s’expliquer par les guerres du dernier siècle contre les Peuls, la faiblesse numérique actuelle de l’ensemble d’individus qui continuent à se réclamer de cette ethnie et à en parler la langue (environ 12.000) vivant presque tous au Sud du Chenal du Geba et du Rio Corubal.
Des traditions orales recueillies il y a plus de trente ans disent que les Biafades, venus de l’Orient, se seraient établis au Firdou (incluant alors, Patchana et Pakisse), et de là, persécutés par les Mandingues, se seraient déplacés vers le Sud, jusqu’au Oio, où ils se divisèrent en deux groupes, l’un qui aurait continué en direction du Sud et traversé le Chenal du Geba s’établissant à Biinala (Guinala), et l’autre qui aurait cheminé vers le Sud-Est, se fixant à Badora, Cossé et Corubal et plus loin encore, à Gadamael et Kakandi [48]. Ayant travaillé sur le terrain depuis un quart de siècle (recueil et analyse de la toponymie, recueil de traditions orales) et ayant procédé à une comparaison des sources portugaises, nous avons établi une carte du pays biafade aux temps anciens (surtout le XVIIe siècle), d’où l’on peut vérifier qu’il englobait un tiers de la Guinée-Bissau [49].
Signalés au commencement du XVIe siècle dans les textes de Duarte Pacheco Pereira et Valentin Fernandes [50], c’est seulement avec Alvares de Almada que nous commençons à disposer d’une certaine information d’intérêt historique sur les Biafades. Ainsi, il a écrit que « bien qu’il y ait beaucoup de prêtres mandingues parmi ces biafades en disant beaucoup de choses, ils ne leur prêtent pas attention » et il ajouta que tous les rois biafades obéissaient au Farim Cabo [51]. Par ailleurs, le même auteur raconte que le Farim Cabo « est déjà Biafade et Mandingue mêlé », en disant, à propos du royaume de Dégoula, que celui-ci « est terre des Mandingues... sur cette terre, Mandingues et Biafades sont mêlés et se comprennent », le commerce de kola y étant important, l’échange se faisant avec des pagnes et esclaves de Gambie [52]. Alvares de Almada a ainsi témoigné la grande influence mandingue sur les Biafades et leur dépendance du roi du Cabou.
Au commencement du XVIIe siècle, le Père Baltazar Barreira a noté que les Biafades étaient à l’Est des Balantes et occupaient (en plus d’autres zones au Sud du Chenal du Geba) les royaumes de Goule, Ante et Curubale [53], le premier et le troisième (Cole et Curbale) étant également indiqués comme biafades dans un autre texte de la même époque [54]. L’ancien Guli des Biafades est connu aujourd’hui usuellement par l’occupation mandingue de Cuor [55]. Le roi Carbali est déjà mentionné au commencement du XVIe siècle par Valentin Fernandes [56]. André Donelha parle également de Dagola et Curbale, en disant que le dernier est pays des Biafades et Mandingues [57]. Lemos Coelho, en 1669 et 1684, mentionne les royaumes biafades de Gole ou Goule, Anchomene (Mansomine actuel), Achum (Xime, alors dépendant du roi de Guinala) et Degoula (qu’il dit voisiner avec le royaume, de Farim Cabo [58], et le village de Curubale, de marchands en majorité mandingues, où il y avait foire tous les jours [59].
En ce qui concerne le XIXe siècle, quelques autres informations nous sont parvenues, surtout d’auteurs français. Ainsi, Mollien parle des « Iolas » ou « Biafades », dont le territoire s’étend dans l’intérieur jusqu’à Koli, qui est limitrophe, des Basarès » ; il note l’abondance d’éléphants [60] ; Bertrand Bocandé indique que le R. Colufi (dont il ne donne pas le nom) séparait le Cabou des Mandingues (territoire de Goussala) des zones biafades de Degola (ou Badour) et Cossé [61] ; le même auteur cite les royaumes biafades de Gly, Goufié (et une zone voisine de peuplement mixte biafade et balante, correspondant en partie aux actuels territoires de Mansomine et Joladu), Degola ou Badour, Chimi (biafade) ou Bassou (mandingue), Kossi et Courbal, indiquant, pour les trois derniers, comme noms de capitales, Poudoukou et Boudouc [62] (ce qui correspond au « Brucon » que Alvares de Almada donne pour les cours des rois biafades [63], c’est-à-dire Buduco).
Pendant le dernier quart du XIXe siècle, les attaques de Mussa Molo provoquèrent l’asservissement ou la fuite de nombreux biafades des zones de Badora, Cossé et Corubal [64]. Au commencement déjà de notre siècle, Maclaud nota que les Biafades auraient occupé jadis une partie du Cabou, le Cossé et le Pai-Ai, d’où ils auraient été expulsés par les Mandingues ; et que, vers le milieu du XIXe siècle, ils auraient été chassés des rives du Corubal et du moyen Geba par les Peuls [65]. Le souvenir de l’ancienne grande extension du pays biafade se maintient vivant parmi les populations même quand elles cherchent à se présenter comme Mandingues [66].

4) Les Badjarankés

Connus en Guinée-Bissau comme Pajadincas, ils habitent, dans ce pays, la zone de Pakisse (Pakësi des auteurs français), voisinant avec le plateau de Badjar (République de Guinée-Conakry). Pendant longtemps les habitants du Pakisse ont été « catalogués » comme Mandingues, ce qui, d’une certaine façon, traduit la « mandinguisation » des Pajadincas ».
Traditionnellement associés avec les Tendas, Bassaris et Coniaguis dans un groupe de refoulés soudaniens « paléo-négritiques », plus récemment on a commencé à faire ressortir leur affinité avec les biafades, desquels très probablement ils auront été séparés géographiquement par l’implantation mandingue au moment de la constitution du royaume du Cabou.


En 1944, Edmundo Correia Lopes (nous ne savons pas sur quel fondement) a affirmé que les Biafades se seraient « séparés à une époque reculée du groupe Pajadé, qui resta plus au Nord » [67]. Vers la même époque, Luis Correia Garcia indiqua que les Badjarakés se disaient parents des Biafades, et il ne répugnait pas à l’accepter, étant donné l’affinité entre leurs langues [68]. Peu après, les linguistes se sont prononcés. Maurice Houis, grâce à des travaux sur le terrain et à l’examen d’un manuscrit portugais inédit [69], a déduit la proximité entre la langue des Badjarankés et celles des peuples de la Guinée-Bissau, contrairement à l’opinion qui la mettait en rapport avec les langues des Bassaris et Coniaguis [70]. W. Wilson a pu constater « une affinité très étroite entre le biafade et le badjaranké » [71]. Voyons maintenant ce que quelques sources anciennes reportent sur les relations politiques et culturelles des Badjarankés avec les Mandingues.
La plus ancienne référence que nous connaissons à ce que nous croyons être les Pajadincas est celle du voyageur anglais Richard Jobson, de la fin du premier quart du XVIIe siècle. Quand il était dans la zone limite de navigation de la Gambie, il s’est trouvé avec un chef, Baiay Dinko ou Baiag Dinggo, nom dont il dit être celui de son pays, dont les gens s’habillaient de façon différente des Mandingues et parlaient une langue différente, et qui étaient sous la dépendance du « Grand roi de Cantor » [72], région qui, comme on l’a vu, faisait partie du Cabou. Au XIXe siècle, Bertrand Bocandé, en parlant du « Pakis », l’a inséré dans le Cabou et a dit qu’il était « habité par des Sonninqués, des Maures (islamisés) et des Fouls, et voisin des Payadinkas, des Kogniadinke et des Bassarinkas, qui habitent plus à l’est, et ne sont pas civilisés : ce sont des Jatinkis ou Jalonkés... ; les Mandingues les appellent encore Télébunkas, habitants de l’Orient [73]. A la même époque, un auteur portugais, en s’occupant du Rio Curubal, a dit que celui-ci arrosait les « terres des Coyaimas, Pajad-incas et Colli-incas », aussi bien que celles des Biafades [74]. Au commencement de ce siècle, André Arcin a mis en relief la considérable mandinguisation des gens du Badjar [75] et, récemment, Antonio Correira a souligné l’importante influence de la langue mandingue sur la langue badjaranké [76].

5) Kokolis et Landoumans

Il y a plusieurs sources parlant des esclaves gogolis vendus en Europe en 1495, 1506, 1508 et 1509 [77] et, dans des textes descriptifs, Duarte Pacheco Pereira parle des Guoguolijs et Beafares au Rio Grande « sujets du roi des Mandingues » [78], tandis que Valentin Fernandès dit qu’« aux confins de Bugaba habite un peuple appelé Chocholijs et ils ont un roi ; ils font un commerce dans l’intérieur du pays [79].
A propos du Rio Nuno, Alvarès de Almada a écrit qu’à l’intérieur des Bagas il y avait les Cocolins et que les uns et les autres se comprenaient [80], et à la même époque le Père Baltazar Barreira fait remarquer qu’à l’intérieur des Nalous et des Bagas étaient les Souzos et Cocolins [81]. André Donelha, en 1625, parla du « Farim Cocali qui habite au-delà des Nalous ; c’est un pays de grand trafic d’or, mais nous ne sommes jamais allés jusque-là, car c’est très loin dans l’intérieur » [82]. Au même siècle encore, dans les deux relations de 1669 et 1684, Francisco de Lemos Coelho parle de l’importance du Farim Cacolin, dominant plusieurs royaumes dans une zone considérable englobant Biafades, Nalous et Bagas, et d’où venait beaucoup d’ivoire à Geba (terre du Farim Braço), Malampanha (terre de Dagola, dans la dépendance du Farim Cabo), Guinala, Biguba et Balola (ports de trois royaumes biafades du Rio Grande) et Cangandê (Kakandy, au Rio Nuno) [83].
De ces sources des XVIe et XVIIIe siècles, on déduit que les Cocolins habitaient une grande région à l’intérieur des Biafades, Nalous et Bagas et qu’ils avaient un roi important qui dépendait des Mandingues (plus probablement du Farim Cabo). Quelques sources des XIXe et XXe siècles et des informations recueillies localement permettent d’approfondir nos connaissances. Ainsi, Mollien, en 1820, parle de Kadé, dans le pays de Koli, comme étant un gros village mandingue, où les islamisés vivaient séparés des non- islamisés, et écrit que le Koli était entre les Biafades et les Bassaris [84]. Bertrand Bocandé, comme on l’a vu, a mis Chanha dans le Cabou et, à propos de celui-là, a dit qu’il s’agissait d’un territoire « voisin des Kolinkas, habitants du pays de Koli, dans le Tenda-Maié, dont Kiari est la capitale et Kadé une mauracunda », et ajoute qu’« à Chagnia, on parle mandingue et kolinka » [85]. Kolinkas est, évidemment, la désignation mandingue des Cocolins. A la même époque, Sousa Monteiro parle des Coli-Incas comme habitant les rives du Rio Corubal [86] et Hecquard indiqua que « le pays des Tiapys (on verra qu’il s’agit des Kokolis) commence à Kadé et s’étend, dit-on, jusque chez les Ludamars (Candoumans) du Rio Nunez », [87], incluant la région de Koli (voisine du Rio Koli, nom donné par les Mandingues au Rio Corubal), relève des aspects de l’influence madrolle, inséra la région de Kadé ou Kooli dans le Gabou et donna aussi les noms de Kooli et Kokoli au même fleuve [88]. Brosselard, à son tour, nota que « Kadé... n’était, il y a un siècle, qu’un petit village de Tyapis ; ces noirs habitaient toute la région montagneuse située entre le bassin du Kokoli et du Cagon ». Le même auteur fixe l’entrée des Mandingues à Kadé, où ils étaient reçus comme des amis (et non comme des conquérants) [89]. André Arcin, à la même occasion, a dit que Kadé était au district de Koli, « qui fait partie de la province des Tyapis », indiquant que « le Kadé, le Badiar, le Pakessi, le Binani, les Bové, le Firdou, une partie du Touba portaient le nom de N’Gabou (pays des hippopotames) ou Fouladougou » [90]. Le même auteur soutient aussi que les Kokolis étaient une famille des Landoumans, très mêlés aux Tendas et Coniaguis, et descendants des Landoumans qui accompagnèrent Coli Tenguela [91].
De nos jours déjà, Jean Suret Canale apporte des éclaircissements. « Le peuple tyapi (de son vrai nom Cocoli) est l’un des moins bien connus de Guinée. Les Cocoli parlent la même langue que les Landouma de Boké et s’en reconnaissent parents ; ils sont signalés par les Portugais dès le XVe siècle... ; ils se considèrent comme originaires du Fouta et d’ascendance mandé. Il semble que la parenté matrilinéaire joue encore un certain rôle chez eux, ce qui n’est pas le cas chez les Landouma... Ils se disent aussi parents des Bariaranké (ce que ces derniers contestent...). Leurs gros villages... s’apparentent au modèle malinké » [92].
Il y a un quart de siècle, nous avons assemblé localement quelques informations. « Cocoli » est la désignation que les Mandingues donnent aux peuples au sud du R. Koli, Kadé était pays kokoli et allait jusqu’au N’Dama, le « Faran Cocoli » vivait à Farina [93]. Il faut remarquer que la tradition recueillie par Arcin indique que Farina a été fondé par les premiers chefs landoumans (Koumba et Kala Kérim) [94]. On peut croire qu’il s’agit du village du même nom que quelques cartes topographiques de notre siècle signalent à peu de distance au nord-est de Kadé.
Les éléments indiqués montrent l’influence des Mandingues sur les Cocolis ; l’information de Bertrand Bocandé sur l’usage de la langue Kolinka dans le territoire de Chanha et la position géographique de celui-ci (limité au sud par le R. Coli) font supposer que c’est à travers ce pays que l’action de l’ancien Cabou sur les Cocolis se serait manifestée.
Pour terminer, il nous reste à signaler quelques points sur les Landoumans. Lemos Coelho, dans les deux relations, signale le Farim Landima entre les quatre grands « Farims » de Guinée (avec Farim Cabo, Farim Braço et Farim Cocolim), et dit que son pouvoir se manifestait dans une vaste zone de l’intérieur [95]. Il ajoute que dans le village de Cangandê, où vivaient des Blancs du Rio Nuno, on vendait beaucoup d’ivoire, provenant des Cocolins, des Landimas et des Souzos [96]. En 1627, Sandoval avait noté que Cagandi était le port de trafic avec Farimlandama, Cocoli et Zozoes [97].
Kerballet a écrit que Karcandy était le nom de la zone du Rio Nuno en amont de Wakaria (Déboqué ou Boké) (96). A. Kakandy, voyagea alors Lambert, qui a écrit que la région de ce nom était habitée par les Landoumans, « qui formaient jadis, si on peut croire la tradition locale, un centre de puissance réunissant non seulement toutes les peuplades du bas pays, mais même une partie des tribus indigènes du Fouta-Djalon » ; un tel pouvoir avait disparu à l’époque [98]. Madrolle observa que « le Rio Nunez est appelé par les Mandingues et les Landoumans, Kakandé, et par les Foulahs, Tinguilinta , Boké, principal centre de commerce de la région, conserve chez ces peuples le nom du fleuve qui y passe [99].
Et Arcin ajoute : « Les Fouta Dialonké et les Soso donnent aux Landoumans le nom de Tiapi... Avant l’arrivée des Dialonkés et des Foula, ils dominaient toute la région du Fouta, voisine du pays où ils se trouvent jusqu’au Rio Grande au nord » [100].
Nous ne connaissons pas les sources sur l’influence des Mandingues du Cabou sur les Landoumans du sud. Bien qu’elle ait pu avoir lieu, l’influence la plus grande a été certainement celle des Sousou. De toutes façons, c’est parmi les Landoumans que se sont révélées les influences des Mandingues du Cabou (parmi les Cocolis) et des Sousous du Fouta-Djalon (parmi les groupes plus au sud).